31.01.2008
Michel Galabru. "Ne pas se croire important"
Interview parue le 31 janvier 2008 dans Le Télégramme
Le temps n'a pas de prise sur Michel Galabru. À 83 ans, le grand acteur populaire vient donner en Bretagne des représentations de « Monsieur Amédée », une comédie hilarante taillée à sa mesure. Dans l'interview qu'il nous a accordée, il livre ses réflexions sur le théâtre, le cinéma, l'art du comédien, et la vie tout court. Sans jamais se départir de sa délicieuse et truculente faconde.
Vous allez jouer « Monsieur Amédée » en Bretagne. Confirmez-vous que la pièce a bien été écrite à votre mesure, voire à votre démesure ?
C'est vrai que l'auteur, Alain Reynaud-Fourton, est un grand ami et que, quand il a écrit la pièce, il m'a dit s'être inspiré de moi. Mais bon, il aurait aussi bien pu affirmer cela à quelqu'un d'autre (rires) ! Je dois dire qu'à la lecture de son texte, j'étais plutôt réticent. Mais vous savez, une lecture, c'est toujours très difficile... Lui me disait, tu verras, tu auras un effet comique toutes les 20 secondes ! J'ai pensé, il exagère, il se fout de ma gueule... Mais force est de constater qu'effectivement, c'est une pièce qui fait énormément rire.
Depuis quand la jouez-vous ?
Ça fait plus de 20 ans, et on est obligé d'admettre qu'à chaque fois, c'est un succès. Il y a bien sûr des gens qui ont des réticences, qui trouvent que c'est un peu vulgaire... Mais finalement, le public s'amuse beaucoup. Parce que la situation est très bonne. Elle est explosive. C'est la base même du comique. Molière a écrit « Le médecin malgré lui ». Le comique, c'est ça, mettre un personnage dans une situation qui n'est pas la sienne. Malgré lui ! Moi, je joue le rôle principal, celui d'Amédée, qui est un professeur de français à la retraite. J'y suis un homme extrêmement correct, tout à fait policé. Et voilà que je vais me retrouver dans une situation à l'opposé de moi, dans la peau d'un maquereau !
« Monsieur Amédée » s'inscrit dans le registre du théâtre de boulevard. Quelle valeur, vous qui avez passé des années à la Comédie-Française, accordez-vous à ce genre ?
Il y a deux théâtres. Il y a le difficile, qui peut être littéraire, philosophique, politique, voire incompréhensible (rires)... Il est le plus souvent joué dans les théâtres subventionnés où l'on ne s'occupe pas de savoir s'il va rencontrer un succès public, parce que c'est l'État qui paie. Et puis le théâtre privé, obligé de vivre sur lui-même, ce qui est plus dur. On y trouve le simple divertissement, qu'on appelle théâtre de boulevard. Mais en fait, tout est venu du boulevard ! Molière est au départ un auteur de boulevard ! Feydeau aussi. Seulement comme il a eu l'imprimatur des théâtres subventionnés, le vaudevilliste est devenu un classique. Disons qu'il faut ne rien dédaigner, rien rejeter. Et puis, mon Dieu, la petite pièce de boulevard avec téléphone, cigare, maîtresse et tout ça, n'est-elle pas à l'image de ce qui se passe au cours d'une soirée entre amis ? Ça vole assez bas quelquefois... On fait des plaisanteries, des jeux de mots, on dit des gauloiseries, et on s'amuse beaucoup ! Le lendemain, on ne sait plus de quoi on a parlé, mais on s'est bien marré !
Vous animez les cours Galabru à Paris destinés à de jeunes comédiens. Que leur transmettez-vous ?
Du pragmatisme. Il faut montrer le métier tel qu'il se présente, et il est très dur. Je fais la comparaison avec une pianiste. Prenez une jeune fille qui joue depuis dix ans : elle fait l'admiration de sa famille. Quand on la fait jouer, Tata Françoise, Tonton Rémi, les voisins, les amis, tout le monde s'extasie ! Et puis un jour, on va écouter un grand virtuose jouer le même morceau de Mozart ou Beethoven. Et là, c'est tout à fait différent. Cela tient au toucher des notes de piano. Tout le monde qui est adroit peut avoir une technique. Mais il y a une façon de toucher, et là, c'est l'âme du pianiste qui passe, la personnalité de l'interprète. Ce que j'enseigne aux jeunes comédiens, c'est ça : prenez dans votre personnalité, essayez de faire de l'introspection, de vous connaître - ce qui est très difficile ! -, de connaître les autres, et donnez ce que vous avez de personnel. C'est ça qui intéresse. Soyez vrai, sinon vous ne toucherez pas les spectateurs. Si votre personnalité est intéressante, vous verrez des gens venir vers vous parce que vous les aurez charmés. Voilà la base de l'affaire.
Le cinéma vous a élevé au rang de grand acteur populaire. La série des « Gendarmes à Saint-Tropez » a-t-elle été le pivot de cette reconnaissance ?
Oui, bien entendu. Vous savez, il y a deux choses dans notre métier : le talent, et puis la médiatisation. Vous pouvez n'avoir aucun talent et être médiatisé. Le cinéma, et plus encore la télévision, ont cassé la hiérarchie des valeurs. Si on vous voit tous les jours à la télévision, vous devenez vedette. Il ne faudrait pas demander à Mme Brigitte Bardot de jouer Phèdre, vous seriez très déçu ! Par contre Mlle Winter, qui était sociétaire de la Comédie-Française, où elle faisait lever la salle par son génie, demeure inconnue. Ce n'est pas très juste. Autrefois, il n'y avait que le théâtre. Et au théâtre, on ne peut pas mettre un menteur, ça se voit tout de suite.
Avec plus de 150 longs-métrages, votre filmographie est impressionnante. À combien estimez-vous le pourcentage de chefs-d'oeuvre et de nanars que vous avez tournés ?
150 films, ça ne veut rien dire. Il y en a beaucoup où je n'ai fait que deux ou trois jours de tournage. Si vous faites le calcul, ça doit faire 200 jours en 50 ans, ce n'est pas énorme. Mon pourcentage de nanars doit être de 70 %. Pour les bons films, je me suis rattrapé sur le tard. J'ai quand même fait « Subway », « Uranus », « Le juge et l'assassin », « Section spéciale » avec Costa-Gavras, j'ai tourné avec Dino Risi, Luigi Comencini... Mais je ne veux pas cracher dans la soupe, c'est le nanar qui m'a fait vedette, c'est vrai. Et quand ils me voient, les gens me disent encore : le gendarme, le gendarme ! Que voulez-vous !
Sur quels critères acceptez-vous un rôle au cinéma ?
Ça dépend. Des fois, on a besoin d'argent. Et oui ! Des tas de gens ne l'avoueront pas, mais le cinéma, c'est très bien payé. Et refuser un bon chèque, quand vous avez les impôts au cul, me semble imprudent.
Quelle est votre philosophie de la vie ?
Je trouve les choses incompréhensibles. J'aimerais être consolé par les religions, mais, sans vouloir froisser personne, j'ai bien peur que ce ne soit que du pipeau. On dit que Dieu est infiniment bon, mais voyez cette espèce de boule terrestre où nous vivons, envahie de microbes, infectée de choses épouvantables, et puis toute cette misère humaine, cette déchéance de l'homme, de la chair qui finit en décomposition ! Alors, ma philosophie de la vie, ce serait d'essayer de vivre le moins mal possible, de ne pas être trop égoïste, et de ne jamais se croire important. La gloire est éphémère. On est tous pareils, et on finit tous pareils, dans le néant. Voilà, excusez-moi, mais je ne suis pas d'un optimisme béat.
Propos recueillis par Frédéric Jambon
18:52 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : michel galabru









Commentaires
Un post vraiment très bon que tu nous as écrit ici.
Est ce que tu rédigeras à nouveau sur le sujet ??
Bref, encore bravo, et à bientôt.
Écrit par : http://www.poele-et-bois.com | 01.02.2012
Super interview je suis fan de Michel Galabru :)
Écrit par : http://mutuelle.bonne-assurance.com | 13.02.2012
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