21.02.2008

Youssou N'Dour. "Au service de l'Afrique"

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Interview parue le 21 février 2008 dans Le Télégramme

Elu artiste africain du siècle en 1999 par le magazine anglais Folk Roots, Youssou N'Dour est une figure majeure de la musique mondiale. Le chanteur sénégalais est aussi un citoyen en alerte, toujours prêt à mobiliser les puissants au profit de causes justes.


Quel est le thème du concert que vous allez donner à Brest ?
Ce sera un concert acoustique, autour du concept de la fête au village. À la fin de cette tournée, le 5 avril exactement, nous animerons à Paris une manifestation très dansante et électrique que nous appelons le grand bal. Mais déjà, dès la partie acoustique de la tournée, il y aura les prémices de ce qui va se passer à la fin à Bercy.

Quelle part faites-vous à votre dernier album « Rokku mi rokka »?
On en joue six morceaux. Parce qu'on ne peut pas faire tout un concert juste avec un nouvel album. Il y aura l'historique de Youssou N'Dour, des chansons de toutes les époques, et bien sûr les très connues que le public attend, comme « Seven seconds ».

Vous sous-titrez votre nouveau disque « Give and take ». À qui rappelez-vous qu'on ne peut pas prendre sans donner ?
En préalable, je veux dire que le continent africain a donné avant de recevoir. C'est aussi vrai en musique. Pourquoi, lorsque nous écoutons de la musique latino, cubaine, du reggae, du blues, de la soul, ces musiques nous font-elles tant vibrer ? Parce qu'elles sont parties de chez nous, avec l'esclavage. Elles nous reviennent aujourd'hui. L'idée de « Rokku mi rokka » était de partir à la recherche des racines.

Votre quête vous a mené cette fois au nord du Sénégal. La musique y est-elle très différente d'ailleurs ?
Au Sénégal, la musique la plus populaire s'appelle le mbalax. Mais ce n'est pas la seule aimée. Chaque zone du Sénégal possède une musique, des rythmes, des sonorités particuliers. En interprétant cette fois-ci la musique du nord, on ne joue plus uniquement de la musique du Sénégal, parce que les pays frontières, la Mauritanie et le Mali, peuvent aussi la revendiquer.

Toutes vos chansons sont-elles interprétées en wolof ?
Généralement oui, même s'il y a quelques mots en anglais et en français qui s'y glissent. Le wolof est ma langue, j'aime ses sonorités. Mais la langue est moins importante que le sens de ce que l'on dit.

Vous donnez des conseils de comportement, exprimez le quotidien au Sénégal, chantez vos traditions. Est-ce important pour vous de raconter des histoires ?
Bien sûr. Mes chansons parlent de la réalité africaine. Je rapporte des pratiques très intéressantes pour les gens de l'Occident. Ils pourront ainsi mieux nous comprendre. Il y a par exemple une chanson consacrée à la « bàjjan ». C'est ainsi qu'on appelle la petite ou la grande soeur du père dont le rôle est d'être la gardienne de l'histoire et de la généalogie familiales. Elle occupe une place primordiale et on voulait lui rendre hommage.

Treize ans après « Seven seconds », vous interprétez de nouveau un duo avec Neneh Cherry. A quelle envie correspondent ces retrouvailles ?
On n'a rien cherché d'autre que le plaisir de jouer ensemble de la musique, sans calcul, sans chercher à faire un hit ou quoi que ce soit. La couleur musicale de la chanson « Wake up (It's Africa calling) » est très différente de celle, plus pop, qu'avait « Seven seconds ». Cette fois, c'est Neneh qui est venue vers moi. La chanson est un échange autour de notre racine africaine commune.

Vous êtes star au Sénégal depuis vos treize ans. Quand votre carrière a-t-elle pris une dimension mondiale ?
Ma rencontre avec Peter Gabriel a été déterminante. Déjà, humainement, il a réveillé plein de choses en moi sur mon engagement dans la vie sociale, en faveur des droits de l'homme, pour la défense de causes justes. Musicalement, je pense que c'est avec lui que j'ai fait les choses les plus belles. Et il demeure un grand promoteur de ma musique. Il m'a toujours présenté comme son protégé !

Peter Gabriel affirme même que vous avez la plus belle voix du monde. La travaillez-vous d'une façon particulière, à la manière d'un griot ?
Oui, c'est vrai qu'il dit ça (rires). Mais non, je ne travaille pas ma voix. Lorsque je suis en tournée, je fais simplement attention à dormir un nombre d'heures suffisant, mais c'est la même chose pour tout le monde. J'ai appris à chanter dans la grande maison griotte, mais je n'y ai pas tout appris. Je suis entre le milieu du griot et l'autre milieu. Je me considère comme un griot moderne, un passeur et un trait d'union.

Le Time Magazine, hebdomadaire américain, vous a élu parmi les cent personnalités mondiales les plus influentes de 2007. Comment avez-vous réagi à ce classement ?
Je l'ai pris comme un encouragement car le Time Magazine est un journal très sérieux. Cela a été important pour moi de réaliser que je pouvais rencontrer de grands décideurs de ce monde. Que les idées qui me traversent la tête, je peux en parler, qu'en prenant mon téléphone, je peux avertir d'un problème majeur, comme la situation dramatique au Darfour ou les ravages du paludisme par exemple. C'est ça qui est positif dans le fait d'être considéré comme quelqu'un d'influent. Mais cette influence, je veux d'abord la mettre au service de l'Afrique. Avec des gens comme Bono, nous avons créé une nouvelle démarche diplomatique entre les artistes et les décideurs. C'est important que des gens qui ne sont ni des élus, ni des politiques soient attentifs à l'évolution de l'Afrique : que ce soit pour encourager ou pour dénoncer ce qui s'y passe.

Au Sénégal, vous avez fondé un journal, une radio, des studios d'enregistrement, une discothèque... Dans le but de dynamiser votre pays et d'y favoriser la démocratie ?
Exactement. Je ne me vois pas mettre mon argent dans des comptes en Suisse. Je l'investis au Sénégal. Il se trouve que les projets que nous y avons menés ont permis de créer plus de 250 emplois. C'est notre participation au développement de notre continent et de notre pays en particulier. Je le dis sans me glorifier de quoi que ce soit. Seulement, il est nécessaire que les Africains qui gagnent de l'argent le réinvestissent en Afrique.

Propos recueillis par Frédéric Jambon

Repères

1959 : naissance à Dakar, Sénégal.
1981 : il fonde son groupe permanent, le Super Étoile.
1984 : triomphe à l’Africa-Fête à Paris. Rencontre Peter Gabriel.
1989 : premier album international, « The lion ».
1993 : tube planétaire, « Seven seconds », avec Neneh Cherry.
1998 : Youssou N’Dour compose et interprète avec Axelle Red « La cour des grands », hymne pour la phase finale de la coupe du monde de football en France.
2005 : Grammy Award du meilleur album de world music pour « Allah Egypte ».
2007 : joue le rôle d’un ancien esclave devenu écrivain dans le film britannique « Amazing Grace ». Compose la musique de la comédie musicale « Kirikou et Karaba ». Sortie de « Rokku mi rokka ».

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