28.02.2008
Sinik. "Le haut parleur de la banlieue"
Interview parue dans Le Télégramme le 28 février 2008
A 27 ans, Sinik est devenu l'un des plus gros vendeurs de disques du rap français. L'enfant des Ulis présente en tournée son nouvel opus, « Le toit du monde ».
Votre tournée passera bientôt par la Bretagne. Dans quelle formation allez-vous jouer à Nantes et Brest ?
J'ai toujours la même formation de base sur scène, à savoir un dj, un vj et moi-même. Pour cette tournée, on s'est en plus entouré de deux choristes. Il y a également Cifack qui fait toute la tournée avec moi. Ça permet de le faire découvrir au public. L'Algérino est là aussi, en première partie. Si bien que c'est tout le label Six-O-Nine qui fait cette tournée. On projette plus de vidéos qu'avant et on a mis plus de moyens au niveau du décor.
Quel est votre public ?
C'est difficile à dire. Ça peut aller du petit jeune de quinze ans à des personnes de 50 ans. Ça peut être n'importe qui que je croise dans la rue, il n'y a ni âge, ni code vestimentaire particuliers. Ce sont des amoureux d'un rap un peu à l'ancienne, un rap à messages.
Ils sont manifestement nombreux puisque, comme ses prédécesseurs, votre troisième album est déjà double disque d'or. Avez-vous le sentiment d'avoir atteint « Le toit du monde », pour reprendre le titre du disque ?
J'ai surtout le sentiment d'avoir fait un bon album et l'important, c'est que les gens aient adhéré au message et au projet. Je n'ai pas cherché à être plus haut que les autres ou quoi que ce soit. « Le toit du monde », c'est un titre symbolique par rapport au concept de l'album. Maintenant, je ne vais pas non plus faire ma langue de bois. Bien sûr que les chiffres de ventes ont de l'importance, surtout par rapport aux maisons de disques. Aussi pour ma petite fierté perso. Ça fait plaisir que tous les albums aient bien marché, que les gens qui nous suivent depuis le premier soient encore là au troisième. Plus que les chiffres, c'est cette fidélité qui m'apporte une réelle satisfaction.
Votre nouvel album ouvre sur « De tout là-haut ». Qu'est-ce qui vous donné l'envie d'écrire cette chanson qui démarre par : « Je me présente j'étais un homme, aujourd'hui je suis un mort » ?
Ce n'est pas une chanson sur la mort. Ce qui m'intéresse, c'est d'imaginer la vie si j'étais mort mais que je pouvais continuer à la voir : qui ferait quoi, qui sont les vrais et les faux amis, qui viendrait voir mes parents pour les consoler, tout ce genre de questions existentielles...
« Né sous X », que vous interprétez en duo avec Diam's, est une des autres chansons très fortes de l'album. Quelle est son histoire ?
On n'avait plus fait de morceau ensemble avec Diam's depuis 2005, alors on se devait de faire un bon truc. Je sais que le terrain sur lequel elle est particulièrement forte, c'est celui des relations homme-femme, celui des morceaux conscients avec un vrai thème. « Né sous X » traite de ça, des relations homme-femme, des gosses qui arrivent trop tôt, qu'on ne peut pas ou qu'on ne veut pas assumer. C'est un problème qui touche beaucoup de jeunes, surtout chez nous.
La présence de James Blunt sur votre album est plus insolite. Comment est-il arrivé dans votre univers ?
Le but, c'était de surprendre, de tenter quelque chose de différent au niveau de l'artistique. Et puis de me faire plaisir parce que j'ai toujours écouté ce que faisait James. Je me suis dit, voilà, on est dans la même maison de disques, ça ne coûte rien de demander à « l'avoir », de toute façon qui ne tente rien n'a rien. James a accepté et après tout s'est passé très vite. Il est venu en France, on s'est vu pour le studio, le clip et pour des concerts privés qu'il donnait à Paris. Il a vraiment joué le jeu à fond. Sa présence est importante parce qu'elle apporte de la crédibilité au rap. Si une star internationale de la pop, qui est un des plus gros vendeurs de disques actuellement dans le monde, vient jouer avec un p'tit jeune de France comme moi, ça montre que notre musique est sérieuse. Et que nous ne sommes pas uniquement des petits sauvageons qui chantonnons dans les caves.
Vos chansons sont enracinées dans le 91. Vous considérez-vous comme la voix de la jeunesse des Ulis et plus largement des banlieues ?
Au risque de paraître prétentieux, j'aurais tendance à répondre oui. Je ne suis pas le seul haut-parleur des Ulis et de la banlieue, il y en a d'autres qui rappent et qui sont très forts. Mais je suis sans doute un des plus médiatisés. J'ai porté pendant deux ans une marque de vêtements qui s'appelait « Produit de Banlieue ». Je suis fier d'appartenir à cette banlieue, d'utiliser le vécu que j'en ai, mes histoires perso, pour aiguiller un peu les jeunes. Je suis heureux d'avoir ce rôle et l'assume entièrement.
Tenez-vous un peu le rôle du grand frère qui indique les pièges à éviter, en connaissance de cause, comme celui de la prison ?
Quand je parle de mes histoires, ce n'est pas pour me vanter. Il n'y a rien de super glorifiant dans le fait d'avoir passé quelques mois en prison. Et si j'en parle, c'est justement pour que les jeunes qui m'écoutent ne commettent pas de telles erreurs. Ils auront peut-être le recul de se dire, si c'est Sinik qui me dit que telle ou telle chose n'est pas bonne, c'est sûrement qu'il ne faut pas la faire. Souvent, les jeunes écoutent plus facilement les artistes et les sportifs que leurs propres parents. C'est pour ça qu'il faut faire attention à ce qu'on dit. Dans une chanson comme « Ni racaille ni victime », je donne plein de codes pour la jeunesse.
Diam's dit que Sinik écrit comme s'il avait fait bac + 5. Pourtant, vous avez quitté le collège en quatrième. Où et comment avez-vous forgé votre style ?
C'est vrai qu'aujourd'hui, j'écris des textes tous les jours alors que j'ai séché le français quasiment toute ma vie. Ça veut dire qu'on peut s'en sortir par ses propres moyens en se mettant à l'écoute des autres et en étant curieux. J'ai appris à écrire mes textes dans la rue, en m'inspirant des autres, en lisant aussi beaucoup les journaux. Ce n'est pas parce qu'on n'est pas allé à l'école qu'on est forcément bête et qu'on ne sait pas parler.
L'école, vous y retournez d'une autre manière puisque des professeurs de français présentent vos textes à leurs élèves. Comment le vivez-vous ?
C'est le plus beau compliment qu'on puisse me faire ! Pour moi, c'est une super revanche sur la vie : parce que je suis sorti par la petite porte du collège et que j'y reviens par la grande avec des professeurs qui font lire mes textes aux jeunes. Ce n'est pas une question d'ego. Simplement, le plaisir personnel de se dire qu'on a montré à tout le monde qu'on pouvait y arriver. Je n'ai pas besoin de vendre des millions d'albums. De voir que les jeunes apprennent mes textes, que ça leur donne envie d'écrire, que ça les booste dans une démarche artistique, voilà ce qui m'intéresse le plus. Avec l'espoir de les sortir un peu de la galère de leur quotidien.
Propos recueillis par Frédéric Jambon
13:07 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : sinik









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