13.03.2008

Jacques Bernard. Profession : producteur

Interview parue le 13 mars 2008 dans Le Télégramme

blog.jBernard.gifDans la chaîne de la culture bretonne, le Quimpérois Jacques Bernard est un maillon fort depuis les années 70. Le patron de Label Productions agit dans trois domaines principaux : disques, films documentaires, organisation d'événements pour les entreprises.


Vous êtes producteur exécutif. En quoi votre métier consiste-t-il ?
Le producteur exécutif est la personne qui réunit tous les moyens, humains, techniques, technologiques, pour servir au mieux un projet et garantir sa bonne réalisation. Il peut être le concepteur du projet ou agir pour des donneurs d'ordre. Je le compare souvent à un architecte. Le producteur exécutif choisit les intervenants, contrôle et valide. Mais il n'a pas qu'un regard mécanique sur le projet. Il a aussi un rôle artistique. Par exemple, on vient de finir le film de Produit en Bretagne. Il dure onze minutes et a été réalisé dans le but de présenter l'association aussi bien aux salariés des entreprises adhérentes qu'à un large public. Pour que ça touche les gens, je voulais qu'on ressente une vraie émotion en le regardant. Alors, nous avons décidé de faire passer une idée force : celle de la solidarité, de gens qui s'unissent « au service de ». Ce n'était pas facile mais les premiers spectateurs se sont accordés pour dire qu'un vrai souffle traversait ce film !

Un autre des films que vous avez produits, « War an uhel », vous a valu mieux que des éloges puisqu'il a obtenu début 2008 le prix du meilleur film télé en langue bretonne, aux Prizioù de France 3 Ouest. Quelle est son histoire ?
C'est le carnet de voyage d'un bretonnant, Tangi Kermarrec. Son frère Erwan l'a accompagné et filmé au Ladhak dans son ascension des chaînes himalayennes, à plus de 5.000 mètres. Le film de 26 minutes a été entièrement tourné en langue bretonne. Parce que si on veut qu'elle bénéficie d'un traitement identique aux autres langues, il faut lui faire traiter des sujets indentiques.

Autre consécration récente : le Grand Prix du Disque du Télégramme attribué à l'album « Dreams of Brittany » des frères Guichen, dont vous êtes le producteur. Quel a été votre rôle dans cette réalisation ?
Avec les frères Guichen, dont j'apprécie depuis longtemps l'immense talent, nous avions envie de travailler ensemble. De toute façon, au départ, ça ne peut fonctionner qu'au coup de coeur. Au commencement, on se retrouve chez Jean-Charles Guichen à Ploubezre. On est devant une page blanche : qu'est-ce qu'on va faire ? Ils me font écouter des morceaux. Oui, c'est bien, mais qui va-t-on mettre autour de ça ? Là, idée, le batteur irlandais Ray Fean, qui était membre de l'Héritage des Celtes ! Je l'appelle, il accepte, et toc, en voilà un qui va encore bonifier le projet. Ensuite, question avec l'ingénieur du son Jean-Michel Bocéno : quelle couleur va-t-on choisir ? Et parallèlement à l'enregistrement, on réfléchit tout de suite à la façon dont on va présenter l'album. L'idée directrice de « Dreams of Brittany », les rêves de Bretagne, nous amène à demander au photographe Yves Moreau de bien vouloir y réfléchir. Résultat : c'est lui qui a fait les cartes postales originales qu'on trouve dans le coffret. Un coffret d'une matière utilisée habituellement pour les produits de luxe. Avec Jean-Yves Le Corre, de Coop Breizh, nous sommes allés dans la région du Mans demander à un fabricant d'emballages de l'utiliser pour nous faire des coffrets sur mesure. Producteur exécutif, cela représente plusieurs métiers. Tous tendent vers le même but : mettre en valeur ce que l'on est en train de créer.

Combien d'albums avez-vous à votre actif en tant que producteur ?
Le premier disque que j'ai produit, c'était l'Héritage des Celtes en 1994. Auparavant, j'avais déjà fait 120 albums en tant qu'ingénieur du son. Je me suis lancé après le concert de l'Héritage des Celtes donné en 1993 au Festival de Cornouaille, dont j'étais le programmateur. Ce ne devait être qu'un événement ponctuel, mais les musiciens irlandais m'ont persuadé de le transformer en disque. Depuis, j'ai dû produire 25 albums : tous les Héritages des Celtes, d'autres Dan Ar Braz, Bretagnes à Bercy, les albums de Gilles Servat, le bagad de Lann-Bihoué, Guichen... Avec deux Victoires de la musique, six disques d'or, trois double disques d'or, je touche du bois, parce que mes choix ont toujours été validés par le public. Même celui du choeur d'hommes des Kanerion Pluigner. Un coup de coeur pur et dur qui s'est vendu à 18.000 exemplaires ! C'est un nombre que beaucoup d'artistes français n'atteignent pas.

L'Héritage des Celtes vous a-t-il permis de faire fortune ?
Non, parce que j'ai réinvesti la totalité pour continuer à faire des choses. Mais peut-être qu'à un moment j'aurais dû m'en garder un peu.

Tout ce que vous entreprenez est-il lié à la promotion de la culture bretonne ?
Oui, forcément, même si je ne me suis jamais vraiment posé la question. Per-Jakez Helias m'a dit un jour : ce que tu fais aujourd'hui deviendra la tradition de demain. J'ai dû garder ça en mémoire quelque part ! De toute façon, c'est ma culture : j'ai dansé à Kerfeunteun, j'ai été en bagad. Mon travail me permet de renvoyer l'ascenseur à ce qui m'a et me fait toujours vibrer. On a de vraies valeurs à partager. Je suis tellement fier de la culture bretonne que j'ai envie de la voir apprécier par le plus grand nombre. Toutes les démarches que j'ai entreprises tendent vers là. Ça m'a valu aussi des procès d'intention. J'ai reçu des lettres m'accusant de dévoyer la culture bretonne dans des shows à l'américaine ! Bien sûr, ça te fait te poser des questions. Et puis tu dis : non, forcément non ! Ce n'est pas en mettant des baffes aux gens qu'on les persuade d'entrer dans des univers ou des idées. C'est en les séduisant. Et quand on a monté l'Héritage des Celtes, la seule envie était de dire aux gens : venez découvrir cette musique et ces talents fantastiques !

Quel est votre prochain rêve de producteur de disques ?
Ce n'est plus un rêve : il a la forme d'une maquette de neuf minutes et l'enregistrement est dans mon tiroir. C'est de la dimension de l'Héritage des Celtes avec des musiciens de partout, toujours autour de la musique celtique. Mais ça coûtera très cher et tout seul, ce ne serait pas raisonnable. Pour mener le projet à bien, il faudra monter une opération financière avec des partenaires privés.

Vous croyez encore au CD ?
La crise du disque existe mais ce n'est pas en ne faisant qu'en parler qu'on va régler le problème. Il faut faire autre chose. Et à ce propos, on va présenter bientôt de nouveaux produits qui vont surprendre... Mais je ne peux pas en dire plus pour l'instant : secret industriel !

Quels albums allez-vous sortir prochainement ?
Fin mai, avec Coop Breizh, une compilation des indispensables de la musique celtique. Et bientôt, dans la collection Voix de Bretagne, le nouvel album d'Andréa Ar Gouilh.

Quelle proportion représente la production musicale dans votre activité ?
30 %. L'organisation d'événements pour des entreprises et collectivités représente 45%, et la télévision, 25%. À propos de télé, on va enregistrer une série de documentaires de 26 minutes avec France 3. Elle sera diffusée début 2009 et présentera de jeunes bretonnants vivant à travers le monde : Antilles, Australie, Thaïlande...

 

Propos recueillis par Frédéric Jambon

 

Repères

1956 : naissance à Quimper le 12 janvier. Ses parents sont sourds.
1967 : il ose sonner chez Per-Jakez Helias pour les besoins d’une rédaction. L’auteur du « Cheval d’orgueil » lui présentera un ingénieur du son, Joseph Rouault, qui lui donnera le goût de son futur métier.
1973 : entre dans la vie active chez Marzin, magasin de hi-fi à Quimper.
1975 : Hervé Le Meur et Erwan Ropars lui font confiance pour enregistrer le premier 30 cm du Bagad Kemper. Les gens commencent à le prénommer Jakez aussi souvent que Jacques.
1978 : collabore avec Félix et Nicole Le Garrec pour leur film sur l’Amoco Cadiz. Deux ans plus tard, il est à leurs côtés à Plogoff où il assure le son du film « Des pierres contre des fusils ».
1982 : travaille à l’atelier du cinéma à Quimper comme directeur technique.
1984 : intègre l’équipe du Festival de Cornouaille. Il y restera dix ans.
1988 : crée Master Production.
1994 : produit le 1er album de L’Héritage des Celtes au sein de Byg Production.
2003 : fonde Label Production à Quimper.

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