20.03.2008

Francis Cabrel. "Des roses et des orties"

Interview parue le 20 mars 2008 dans Le Télégramme

blog_cabrel.gifQuatre ans après « Les beaux dégâts », Francis Cabrel nous offre un nouveau bouquet de chansons. Son album « Des roses et des orties » est  composé de douze titres plus un bonus. Ne comptez surtout pas treize, le poète d’Astaffort est superstitieux... Ce qui ne l’empêche pas d’aborder des thèmes religieux et sociaux, dans un disque de citoyen et de père concerné.


 

Qu’est-ce qui a vous a donné l’envie de composer un nouvel album?
Je trouve que laisser passer plus de cinq ans entre deux disques, ce serait un manque de politesse vis-à-vis des gens qui m’aiment un peu et qui attendent un nouvel album. Pour en faire un nouveau, je fixe la barre à dix chansons. Je reste toujours sur le modèle des vinyles où l’on en mettait cinq par face.


Vos nouvelles chansons ont-elles été difficiles à écrire?
Non et ça m’a même un peu surpris, je trouvais ça louche. Parce que pour les précédents exercices, je traversais des semaines d’angoisse. Cette fois, ça s’est passé plus facilement. J’avais pris des notes au cours des années précédentes, écrites dans le petit carnet qui ne me quitte pas. Il peut rester fermé pendant des semaines et puis un jour, j’inscris deux phrases, deux mots qui apparaissent comme un petit accident heureux. C’est un peu du hasard. Je me suis retrouvé avec des formules comme un cygne d’étang par ici, un gars qui marche dans le désert par là, sans trop savoir comment terminer ces histoires. Alors je me suis arrêté toute l’année 2007 pour m’y consacrer et les chansons sont arrivées les unes après les autres.

Des chansons plus engagées que dans vos albums précédents…
C’est ce qu’on me dit, mais je ne l’ai pas recherché. J’ai toujours fait, dans tous mes albums, des chansons sur les minorités, on va dire. Ça m’obsède. L’avantage de la majorité sur les minorités, les rapports de force, ça m’a toujours déplu, attristé. C’est peut-être aussi l’époque qui amène des prises de positions plus brutales, comme le font les hommes politiques. Je suis un citoyen qui me tiens au courant de l’actualité, mes réactions sont sûrement en rapport.

Qui sont « Les cardinaux en costume » dont vous parlez dans une de vos chansons?
Ce sont tous les gens qui ont un peu de pouvoir et qui se mettent des costumes pour qu’on le remarque bien. C’est juste une formule.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire « African tour »?
L’expression « immigration choisie » que je n’aime pas. Ça veut dire : toi, parce que tu es cadre supérieur ou que tu as fait des études, je ne sais pas, de dentiste ou d’infirmier, tu peux venir, mais pas toi, parce que toi tu n’as rien. Cela coupe l’espoir et l’humanité, je trouve ça violent ! Ça va à l’encontre des valeurs humaines, fraternelles, de base. Voilà pourquoi j’ai écrit cette chanson.

Vous vous interrogez également sur la religion.
Ce n’est pas la première fois. Déjà, dans « Assis sur le rebord du monde », je me demandais : bon, si j’étais Dieu, qu’est-ce que je penserais de tout ça ? La question me turlupine depuis longtemps. J’ai eu une éducation catholique assez rigide. L’âge avançant, on commence à s’interroger : qu’est-ce qu’on m’a enseigné ? Est-ce la bonne direction ou pas ? Et que dois-je dire à mes enfants? J’aime ce thème de la religion, ça m’intéresse de lire sur le sujet. N’étant sûr de rien, je fais des chansons où j’interroge : tout ce que j’ai pu prier, est-ce que ça a servi à quelque chose? Il n’y a rien de très original là-dedans.

Avec « Le cygne blanc », vous abordez le thème de la folie douce. Le personnage que vous chantez existe-t-il?
Ce sont plusieurs personnages qui existent et que j’ai compilés. J’ai croisé des êtres perdus qui se tournaient vers moi un peu comme si, parce que je suis chanteur, je représentais une issue… J’ai vu arriver dans mon village d’Astaffort des gens un peu désarticulés, habillés n’importe comment, comme cette fée avec sa baguette magique… Je connais ces personnages depuis 30 ans maintenant. Dans mon carnet, j’avais ce petit couplet parlant de cygne blanc, de cygne de rivière et de cygne d’étang (pour le jeu de mots). Un jour, j’ai fait l’association d’idées avec ces gens et la chanson est venue.

Dans « Mademoiselle L’Aventure », que vous jouez sobrement piano-voix, vous vous adressez à la maman de la petite fille vietnamienne que vous avez adoptée. La chanterez-vous en public?
Je ne sais pas : j’ai déjà eu beaucoup de mal à la chanter sur le disque alors je ne sais pas si je le ferai sur scène. Je me pose la question de savoir si tout cela n’est pas trop intime. Je l’ai écrite pour remercier sa maman qu’on ne connaît pas et qui nous a fait ce cadeau formidable. Toutes mes filles ont leur chanson, mon épouse a sa chanson, ma maman a sa chanson. Le problème avec la petite, c’est que, justement, elle est trop jeune pour que j’aie pu lui demander son avis. Mais j’ai voulu aussi que la chanson soit généraliste sur le thème de l’adoption. Je ne parle pas exclusivement de ma fille.

L’amour paternel vous inspire?
Je suis assez doué pour l’amour paternel ! Chaque fois que j’ai eu un enfant, cela m’a donné une énergie d’écrire vraiment spectaculaire.


Quel est le sens de la chanson « Des roses et des orties »?
C’est une chanson que j’ai écrite dans les dernières, au mois d’octobre. Je trouvais qu’elle résumait la globalité de l’album, avec une interrogation spirituelle sur le bien et le mal, sur ce qui caresse et ce qui gratte, sur l’envie de privilégier l’amour et la poésie. Mon credo, c’est que dans ce qu’on laissera dans notre vie, il faudrait qu’il y ait plus de roses que d’orties. Et si effectivement les roses peuvent piquer, pour moi, elles évoquent surtout une douceur de velours.

Votre nouvel album sonne plus « guitare » que les précédents. Pourquoi ce choix?
C’est celui du directeur musical, Michel Françoise. J’avais fait quatre albums avec Gérard Bikialo qui est un pianiste formidable. Cette fois je me suis adressé à un guitariste sans concession. Michel vit à Nérac avec la soeur de mon épouse, donc on se voit assez souvent. Cela aurait été complètement différent sans lui. Pour plusieurs chansons, j’arrivais au studio, je faisais guitare-voix-métronome puis je repartais à ma table d’écriture travailler sur les textes suivants. Quand je revenais deux semaines plus tard, Michel avait ajouté des dentelles de guitares, une basse, une batterie, des percussions… C’est fantastique quand tu as quelqu’un de presque jumeau qui va dans ton sens musical et qui prend des initiatives. Il a eu carte blanche, sachant que la volonté était de présenter une musique épurée, laissant de la place pour le rêve.

Vous participez également aux « Secrets des Enfoirés » où vos camarades chanteurs massacrent joyeusement « Je l’aime à mourir ». C’était votre idée?
Disons que j’ai payé mon dû. À chaque fois qu’aux Enfoirés ou ailleurs il s’agit de caricaturer quelqu’un, ça tombe sur moi. Parce qu’ils savent que je ne réagis pas mal à ce genre de truc. J’aime bien me marrer, sans faire de chichi.

 

Propos recueillis par Frédéric Jambon

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