10.04.2008
Philippe Jaroussky. Une voix céleste
Interview parue le 10 avril 2008 dans Le Télégramme
La voix haute de Philippe Jaroussky a la pureté du cristal. À 30 ans, il détient déjà trois Victoires de la Musique classique, dont celle de l'artiste lyrique de l'année 2007. Une première pour un contre-ténor. Le chanteur collabore régulièrement avec l'Ensemble brestois Matheus, que dirige Jean-Christophe Spinosi. Ils seront de nouveau réunis mardi au Quartz de Brest où ils interpréteront un opéra de Vivaldi : « La Fida Ninfa ».
Jean-Christophe Spinosi dit de vous que vous possédez « une voix céleste ». Quelle est la part du don et du travail pour accéder à cette pureté ?
Il y a une part d'inné, mais dans l'art du chant, on se rend vite compte que les facilités de base ne permettraient de chanter qu'un seul soir. Lorsqu'on fait ce métier, avec quasiment un concert tous les deux jours, des voyages, de nouvelles partitions à étudier, il faut s'appuyer sur un travail extrêmement rigoureux si l'on ne veut pas se casser la voix.
Quand avez-vous commencé à travailler le chant ?
Tard, vers l'âge de 18 ans. Ça a été le fruit de beaucoup de hasards. Je n'ai pas de parents musiciens et, enfant, j'étais plutôt porté vers le dessin. Au collège, j'ai eu un professeur de musique qui est allé trouver mes parents et a insisté auprès d'eux pour que j'intègre un conservatoire. J'ai commencé par le violon. Et, tout de suite, la musique est devenue une passion dévorante. Débuter à 11 ans n'est pas spécialement jeune. Mais comme toutes les personnes qui ont elles-mêmes décidé d'apprendre, sans que le choix ne leur soit imposé, j'ai rattrapé un peu mon retard. La question s'est posée d'en faire mon métier. Là, encore, mes parents ont été compréhensifs. J'ai assez vite pressenti que je n'allais pas être un violoniste virtuose, que je n'étais pas le nouveau Vengerov. Du coup, j'ai commencé le piano en complément, en pensant que la formation la plus étendue possible me permettrait plus tard de choisir. J'envisageais des choses plus théoriques, moins basées sur la pratique instrumentale, comme la composition ou la direction d'orchestre.
Vous ne chantiez pas du tout ?
Je m'amusais un peu sous la douche, mais c'était du jeu, pas du travail. Le choc a eu lieu alors que je passais un concours de violon. J'ai rencontré un sopraniste, Fabrice Di Falco. Il chantait les plus grands airs baroques et m'a vraiment transporté ! À ce mélange d'admiration s'est ajoutée une deuxième réaction : j'ai eu l'intime conviction que je pouvais faire la même chose ! De fil en aiguille, j'ai rencontré Nicole Fallien. Douze ans plus tard, elle est toujours ma professeur de chant. Lorsque je lui ai dit que je voulais devenir contre-ténor, une voix dont elle est spécialiste, elle s'est montrée prudente et m'a d'abord fait essayer une voix d'homme « normale », de baryton. Seulement quand elle m'a fait vocaliser ensuite en contre-ténor, elle a su que c'était bien ce qui me convenait.
Qu'est-ce qui caractérise une voix de contre-ténor ?
Une grande légèreté, une espèce de suavité, une douceur de velours. Les Italiens ont un mot qui exprime bien tout cela, c'est « morbideza ». Il suggère cette forme de nonchalance et de caresse qui caractérise la voix de contre-ténor. Mais je ne peux pas souligner que les qualités. Cette voix peut aussi manquer de dramatisme pour certains rôles.
Vous êtes plutôt récital ou plutôt opéra ?
Plutôt récital par la force des choses. Mais j'avoue que j'aurais aussi du mal à faire de l'opéra toute l'année parce que c'est un domaine qui impose énormément de contraintes : décor, costumes, répétitions scéniques, responsabilité de ses collègues... On reste absent longtemps de la maison. Par contre, l'opéra est vital pour toucher une certaine réalité du chant et être impliqué dans la situation dramatique d'une oeuvre. Cela offre aussi la possibilité d'écouter d'autres chanteurs et de se nourrir de leur expérience. J'aime équilibrer récital et opéra.
Quel est votre répertoire de prédilection ?
Toute la musique baroque, plutôt italienne, des XVII e et XVIII e siècles. Mais j'ai aussi de plus en plus de projets en musique contemporaine.
Des compositeurs écrivent-ils pour vous ?
Oui, je viens d'avoir la chance de créer une pièce de Marc-André Dalbavie avec l'Orchestre National de Lyon. C'est une aventure palpitante de se retrouver avec un orchestre de cent musiciens derrière soi. Et c'est exaltant d'inspirer des compositeurs. Je me suis récemment passionné pour Carestini, un célèbre castrat italien du XVIII e siècle. Lorsque je discute avec un compositeur de ce qui est bien pour ma voix et de ce qui l'est moins, j'ai l'impression de vivre le même échange que Haendel et Carestini. C'est très gratifiant !
Votre disque consacré au castrat Carestini vient de vous valoir la troisième Victoire de la Musique de votre carrière. Pensez-vous chanter comme lui ?
Pas du tout. Je suis convaincu qu'il avait une voix beaucoup plus puissante, profonde et riche que la mienne. L'idée n'était pas de se prendre pour lui mais d'essayer d'imaginer à quoi sa voix pouvait ressembler. Le plaisir d'un disque-hommage à un interprète, c'est aussi de pouvoir interpréter différents compositeurs. J'ai fait des découvertes dans les bibliothèques à côté desquelles je serais passé si je ne m'étais pas intéressé à la vie de Carestini.
Un autre de vos albums plébiscité est « Heroes », enregistré avec l'Ensemble Matheus et consacré à des airs d'opéra de Vivaldi. Il s'est déjà vendu à plus de 100.000 exemplaires. Qu'est-ce que cela vous fait d'atteindre des scores de chanteur populaire ?
C'est extrêmement inattendu. D'abord, il ne faut pas négliger l'impact de Vivaldi. Il y a un énorme engouement ces dernières années autour de sa musique, son contact avec le public est formidable. On n'a pas toujours non plus la possibilité d'enregistrer un disque qui soit le fruit d'années de collaboration. Avec Jean-Christophe Spinosi et chaque membre de l'Ensemble Matheus, nous avions éprouvé la majorité de ces airs en concert. C'est un luxe de pouvoir arriver en studio en se remémorant l'émotion et l'énergie ressenties. Et je pense que ce qui a fait le succès de ce disque, c'est qu'il a peut-être à deux ou trois moments touché à une certaine magie.
Une magie encore présente dans votre dernier album commun avec l'Ensemble Matheus, le « Nisi Dominus » de Vivaldi. Comment aborder une oeuvre aussi célèbre ?
Sans chercher systématiquement à faire quelque chose de nouveau. Là aussi, l'expérience commune que nous possédons de cette oeuvre nous a probablement permis de toucher à de petits moments de grâce. Par exemple, pour jouer le « Cum dederit », nous avons adopté, au feeling, un tempo plus lent. On a réalisé qu'on atteignait alors ce qu'on recherchait depuis des années. En acceptant ce tempo, nous nous sommes laissés guider par quelque chose qui nous dépassait et s'imposait à nous. Il faut quelquefois savoir se laisser faire par la musique.
- Frédéric Jambon
22:47 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : philippe jaroussky









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