29.05.2008

Bernard Lavilliers

blog-lavilliers.gifInterview parue le 29 mai 2008 dans Le Télégramme

Poète-voyageur aux engagements bien marqués, Bernard Lavilliers propose toujours des spectacles généreux. Prochains rendez-vous vendredi à Morlaix et samedi à Quimper. Cet été, on le retrouvera à Crozon, au festival dont le nom lui va comme un gant : celui du Bout du Monde.


En quoi consiste votre tour de chants actuel ?
J'interprète évidemment une bonne partie des chansons du dernier album, « Samedi soir à Beyrouth », qui a été conçu pour la scène. Plus quelques-unes de « Carnets de bord ». Et puis d'autres chansons improbables que seul mon public très ancien connaissait, comme « Fortaleza » par exemple. Je pourrais encore citer « Betty » ou « Petit », l'histoire des gamins de Beyrouth, du Nicaragua et d'Afrique qui font la guerre très jeunes. Je les reprends en les réarrangeant, comme si c'était un autre mec qui les avaient chantées. Ça me procure un plaisir nouveau.

Dans quelle formation vous produisez-vous ?
J'ai huit musiciens, dont trois cuivres qui jouent aussi des cordes. C'était important par rapport au concept du nouvel album qui balance entre Kingston et Memphis. Je voulais des rythmiques jamaïcaines : tout simplement parce que j'adore ça ! Les arrangements se sont faits à Memphis, Tennessee. C'est Willie Mitchell qui les a signés. Il a 81 ans et est le seul survivant de la grande période soul des années 60. Il écrit des partitions de cordes et de cuivres sur des reggae. Je voulais respecter cela parce que je trouve que ça donne au reggae un côté plus « romantique ».

Vos albums restent fidèles à une forme de carnet de voyage. Qu'est-ce qui vous a attiré à Beyrouth ?
L'album s'appelle « Samedi soir à Beyrouth » tout bonnement parce que j'ai commencé à l'écrire un samedi à Beyrouth. J'ai procédé comme s'il s'agissait d'un carnet de bord : voilà, mon bouquin démarre maintenant et ici. Je suis arrivé à Beyrouth le 1 e r février 2006. Et le 3, des intégristes de toutes sortes faisaient cramer le consulat du Danemark, juste à côté de mon hôtel. À cause de cette histoire de caricatures du Prophète. Je m' étais déjà rendu dans cette ville en 1982 pour voir des amis. C'était pendant la guerre avec les Israéliens, une période extrêmement dure. Mais Beyrouth m'avait fasciné parce qu'à certains moments, c'était très violent, et puis quand ça ne tirait plus, pendant quelques heures ou quelques jours, il y avait un monde fou dans les rues. Les gens avaient une vie particulièrement intense !

C'est le contraste « femmes voilées/dévoilées » que vous soulignez dans votre chanson « Samedi soir à Beyrouth» ?
C'est ça. Parce que vous pouvez voir dans la rue une femme voilée de la tête aux pieds en croiser une autre en mini-jupe. Ce sont des photos que j'ai dans la tête. En plus, les Libanaises sont souvent très belles... De toute façon, les gens de là-bas ont un charme fou. Ils peuvent tirer des coups de kalachnikov comme vous parler de Gabriel Fauré... Je connais vraiment peu de villes évoquant à ce point une femme mystérieuse, forcément séduisante, et forcément dangereuse. J'ai beaucoup vécu dans des villes en ébullition : au Nicaragua, au Salvador, au Congo, où je me suis trouvé pendant des guerres civiles. Ce qui frappe, c'est qu'il y a toujours de la vie. Dès qu'il y a deux jours de calme en Afrique, les petites marchandes de n'importe quoi reviennent installer par terre ce qu'elles ont à vendre. C'est un peu pareil au Liban sauf que la ville ne s'est jamais vraiment arrêtée. Tant qu'il y aura deux Libanais, ils feront du commerce !

Avez-vous souhaité construire cette image de baroudeur qui vous colle, que les Fatals Picards brocardent d'ailleurs joyeusement dans leur chanson « Bernard Lavilliers » ?
Ils se foutent gentiment de ma gueule. Mais je suis très pote avec eux, sinon, je n'aurais pas accepté de jouer dans leur clip !

On peut aussi y voir un côté hommage...
Oui, quelque part, parce que tout en démystifiant, ils remystifient. J'arrive au début du clip comme si on m'avait dit, viens voir, des mecs font une chanson en ton honneur. Je regarde, mais ça se dégrade très vite, alors je m'en vais ! Moi, ça me fait rire, parce qu'en plus, ces gens-là m'adorent : ils connaissent tout ! C'est un hommage sympathique. Ça aurait été plus chiant s'ils avaient été sérieux. Ce qui m'amuse, c'est de pouvoir me moquer de moi-même.

Voyagez-vous pour chercher l'inspiration ?
Je voyage d'abord pour partir à la rencontre des autres. J'ai 61 ans, j'ai énormément bourlingué, et ce n'est vraiment que depuis 1978 que je passe une bonne partie de ma vie à chanter. Mais je ne me suis jamais privé d'aller me balader. Quand je commençais à réussir à vivre en tant qu'auteur-compositeur, je me suis dit qu'il n'était pas nécessaire d'habiter Paris ou la Bretagne pour être auteur. Alors je suis allé au trou du cul du monde faire des tas de choses, dont écrire des chansons. Effectivement, j'ai inventé une espèce de forme de chansons de voyage qui n'existait pas. Et puis dans les autres pays, on ne joue pas les mêmes musiques. Tant mieux, parce qu'ici, elle a tendance à devenir un peu trop uniforme.

De qui vous sentez-vous proche ?
Je me sens très à l'aise avec les écrivains qui participent au festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo. Je m'y suis produit deux fois. À un moment où je chantais dans un bar, j'ai recontré l'écrivain chilien Luis Sepulveda. C'était quand même assez cool ! Je me sens proche des auteurs qui écrivent sur le voyage, sur les déplacements. Ils peuvent vivre à Hambourg alors qu'ils sont chiliens ou inversement. Parce que ce décalage de cultures et de langues leur offre une incroyable source d'inspiration.

Vous reconnaissez-vous comme un héritier de Léo Ferré, auquel vous avez d'ailleurs consacré des concerts-hommage ?
Oui, en plus, Léo était un ami. J'avais hésité à le rencontrer par peur d'être déçu. Un artiste peut très bien écrire des trucs incroyables et puis être un sédentaire un peu peureux. On ne correspond pas toujours, physiquement et même dans son humour, à ce que l'on écrit. Et puis ce n'était pas évident de devenir ami avec un personnage aussi mythique que Léo Ferré. Mais il s'est révélé très simple dans le rapport humain. C'est cela que j'ai aimé. Et en plus, c'était quelqu'un de très drôle. Comme sources principales, sinon, je suis un mélange d'une sorte de blues-rock façon Jim Morrison et les Doors, de Léo Ferré, sans oublier toute l'admiration que j'ai pour Tom Jobim, Vinicius de Morales, les Brésiliens. Et les salseros comme Ray Barretto. La salsa, c'est de la musique urbaine et latine, une sorte de rock'n roll latin.

Avez-vous des phrases-clé pour résumer votre philosophie de la vie ?
Ça c'est difficile... Mais j'invente souvent de faux proverbes, que je présente comme étant jivaros (rires). Dans cet esprit, je peux répondre sans problème que ma philosophie de la vie, c'est : « Mieux vaut jeûner avec les aigles que picorer avec les poulets ». Parce que j'ai envie de vous répondre par une blague, comme Orson Welles, une de mes références cinématographiques, qui aimait sortir des énormités face aux questions sérieuses. Ainsi, quand un journal culturel de référence lui avait demandé ce qu'il détestait le plus, il avait répondu : « Le café brûlant, le champagne tiède et les femmes froides » (rires). J'adore ce genre de réponses décalées.

 

Propos recueillis par Frédéric Jambon

Discographie


Depuis un premier 33 tours éponyme en 1968, Bernard Lavilliers a sorti une trentaine de disques, dont quelques albums de légende. «Les Barbares» (1976), «O' Gringo» (1980), «Nuit d'amour» (1981), «Voleur de feu» (1986), «If» (1988), «Clair-obscur» (1997), «Carnets de bord» (2004) en font assurément partie. Sorti début 2008, le dernier né, «Samedi soir à Beyrouth», est en passe de les rejoindre.

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