30.07.2008

Michel Fugain. "Un artisan honnête"

Blog-Fugain.gifInterview parue le 30 juillet 2008 dans Le Télégramme

Depuis plus de 40 ans, les chansons colorées de Michel Fugain font rayonner la joie, la liberté et l'espoir. Le chanteur populaire donne demain le coup d'envoi des Jeudis du Port de Brest. « Attention Mesdames et Messieurs, dans un instant, ça va commencer ! »


Qu'allez-vous chanter au Jeudi du Port de Brest ?

 

Cela fait 42 ans que je fais des chansons, j'ai dû en enregistrer 250 et je vais en chanter 40. Je prends bien sûr celles que les gens connaissent, certaines en entier, d'autres pas. Par exemple, je me suis aperçu au fil du temps que dans « Fais comme l'oiseau », les gens zappent systématiquement le troisième couplet. Alors je le laisse tomber. Le spectacle n'est pas un récital. C'est un stand-up musical où je raconte une histoire. Je parle, je raconte, je me marre et fais marrer. L'idée est de passer une soirée en se divertissant. En réfléchissant aussi. C'est le cas avec une chanson comme « La bête immonde ». Mais le but est avant tout de m'amuser et d'amuser les gens venus pour oublier que leur pouvoir d'achat baisse ou qu'ils ont peut-être mal voté...

 

Pour votre dernier album, « Bravo et merci ! », vous avez demandé à douze confrères de vous écrire des textes que vous avez mis en musique. Comment avez-vous établi le casting du disque ?

 

Il a été assez facile à faire, parce que j'ai fait appel à des gens de ma génération ou s'en approchant. Sauf Charles Aznavour, plus âgé, qui est notre père à tous. Il n'y a pas tant que ça de femmes à faire des textes et c'est pour cela qu'elles ne sont que deux dans le disque : Françoise Hardy et Véronique Sanson. Parmi les hommes, il y a Alain Leprest. C'est le mec le plus méconnu de la chanson française alors que c'est un génie ! Ses textes sont d'une beauté à tomber par terre : les onze autres le vénèrent. Sinon, il y a Chedid, Duteil, Maxime Le Forestier... Nous avons fait nos classes ensemble. Nous sommes des artisans qui tenons chacun notre échoppe. Le fait de constater que nous formions une génération nous a conduit à un état proche de la jubilation. Tous ces gens ont créé des chansons magnifiques. Elles ont « stratifié » notre culture populaire.

 

Une des chansons très émouvantes de l'album est « La terre est servie », une oeuvre posthume de Claude Nougaro.

 

Je n'ai pas eu le temps de lui faire écouter la musique que j'avais écrite sur ses mots. Cela restera un des regrets de ma vie. Mais compensé par le plaisir d'avoir créé la chanson place du Capitole à Toulouse le 9 septembre, - qui était le jour de son anniversaire -, de 2004, l'année où il nous a quittés. Je peux vous dire que l'émotion était très forte.

 

Vous avez récemment publié votre autobiographie : « Des rires et une larme ». Qu'est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre ?

 

C'est

plus le récit d'un parcours qu'une autobiographie. Je parle très peu de chanson dedans. Déjà, je m'étais lancé le challenge un peu idiot de voir si j'étais capable de mener à bien un tel projet. Le moteur, pendant tout le temps où j'ai écrit, ça a été d'essayer de comprendre la logique de ma vie, de cette sinusoïde avec ses pleins, ses déliés, ses départs et ses retours.

 

La « larme » du titre pleure la disparition de votre fille. Comment faire pour qu'une larme ne noie pas tous les rires ?

 

Il faut avoir la vie chevillée au corps, développer une certaine propension à voir le verre à moitié plein plutôt qu'à moitié vide. Mais je sais que je suis né et que je mourrai comme ça. Ce qui ne veut pas dire que je suis un benêt qui trouve que tout est bien ! Je suis un désespéré bourré d'espoir : c'est une façon de s'accomoder de la réalité.

 

En écrivant votre livre, aviez-vous envie de goûter au format long, après les quelques couplets d'une chanson ?

 

Non, je n'ai pas pensé à ça. Surtout que j'aurais tendance à juger que les chansons sont encore trop longues. Une chanson, c'est une idée. Quelques mots doivent suffire à l'exprimer. Quand Claude Nougaro met en musique la seule phrase « Les chants les plus désespérés sont les chants les plus beaux », tout est dit. Que rajouter à ça ? Ce serait de la dilution totale !

 

Quelle a été la plus belle période de votre vie de chanteur : celle du Big Bazar ?

 

Difficile de répondre. Je n'ai avancé que passion après passion, d'où la sinusoïde évoquée tout à l'heure. Sans me défosser, je peux affirmer que les périodes les plus formidables de ma vie sont celles où il y avait une passion au bout. Heureusement, c'est le cas aujourd'hui. Je suis revenu d'un gouffre, d'un enfer, d'un cimetière même, pour finalement éprouver le sentiment de récolter ce que j'ai semé pendant 40 ans. Pratiquement tous les jours, des gens m'accostent et me renvoient une chaleur et un respect auxquels je ne m'attendais pas. Et, même si j'ai 66 ans, ce n'est pas le respect dû à un vieillard (rires) ! Je me passe de celui qu'on doit à l'homme âgé. Ce qui m'intéresse, c'est celui qu'on accorde aux hommes sincères. Pour ma part, je crois que j'ai été un artisan honnête toute ma vie.

 

Tout le monde a une chanson de Michel Fugain en tête. Est-ce la consécration absolue ?

 

C'est tellement bon à vivre ! Si les gens ont gardé dans leur coeur des chansons de moi qui les ont touchées, ça veut dire que j'ai bien fait mon boulot. C'est un honneur d'être un chanteur populaire. Un honneur qui donne plus de devoirs que de privilèges.

 

Vous êtes un incomparable mélodiste. Quelle est la part du travail et de l'inné ?

 

Je ne voudrais pas passer pour un pédant, mais je crois bien que c'est un don. À côté duquel j'ai d'ailleurs failli passer complètement. Quand j'avais une vingtaine d'années, je voulais être cinéaste. J'ai rencontré Michel Sardou dans un cours d'art dramatique. Au détour des trois bêtises qu'on pouvait s'échanger en sortant, il m'a expliquer un jour qu'il aimerait chanter. Avec l'enthousiasme de nos 20 ans, je lui ai dit, pas de problème, tes chansons on va les faire ! Tout a commencé comme ça. Sans Michel Sardou, je n'aurais peut-être jamais fait de mélodies de ma vie. C'est en travaillant que je me suis rendu compte que j'avais la tête qui chantait tout le temps. Et cela continue !

Propos recueillis par Frédéric Jambon

Repères

1942. Naissance le 12 mai à Grenoble.
1967. Premier album et premier tube : « Je n’aurai pas le temps ».
1972-1978. Les années « Big Bazar ». La formation de 25 chanteurs et danseurs crée les nouveaux succès de Michel Fugain : « La fête », « Fais comme l’oiseau », « Les Acadiens », « Attention Mesdames et Messieurs », « Chante »...
1988. « Viva la vida » permet à Michel Fugain de renouer avec le succès.
Années 90. Albums « Sucré salé », « Plus ça va », « Petites fêtes » et « De l’air ».
2002. À 22 ans, Laurette Fugain est victime de la leucémie. Une association sensibilisant aux dons de plaquettes et de moelle dans la lutte contre cette maladie porte son nom.
2007. Album « Bravo et merci ! ». Livre « Des rires et une larme » (Michel Lafon).

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