01.10.2008
Michel Portal. "Primordial d'avoir de la joie"
Interview parue le 1er octobre 2010 dans Le Télégramme
Artiste aux multiples facettes, Michel Portal brille autant comme soliste de musique classique et contemporaine qu'en jazz. À 72 ans, le touche-à-tout de génie continue à se jouer des frontières convenues à la tête de son quartet. Il donne vendredi à Brest le concert d'ouverture de l'Atlantique Jazz Festival. L'événement rayonnera à travers la Bretagne jusqu'à la fin octobre.
Savez-vous ce que vous allez jouer vendredi à Brest, en ouverture de l'Atlantique Jazz Festival ?
Plus ou moins. On ne sait jamais très bien à l'avance ce que que l'on va faire. Parce que le jazz, ça bouge tout le temps, ce n'est jamais statique comme une autre musique complètement écrite. Le répertoire est mouvant. Il nous arrive de faire des improvisations au début, puis d'aller vers un thème parce qu'on en ressent l'envie, avant de s'en rééchapper en fonction des humeurs du moment.
Le pianiste Bojan Z, le contrebassiste Bruno Chevillon et le batteur Éric Echampard complètent votre quartet. Une grande complicité vous lie-t-elle ?
Oui, on se connaît très bien, on n'est pas inquiet. J'apporte des musiques, des thèmes, des matériaux sur lesquels on s'amuse, on brode. Il m'arrive aussi de demander aux musiciens d'amener quelque chose.
Qu'attendez-vous d'un concert ?
Je ne sais pas... Il y a d'abord un public qui arrive que je ne connais pas. Je n'attends pas qu'il me saute dessus, ni le contraire ! Vous savez, je n'arrive pas comme ça. Je suis un musicien, je joue depuis l'âge de douze ans. J'ai fait des milliers de concerts, c'est ma carrière, c'est ma vie. Je n'attends rien, ou plutôt je m'attends à tout dans un concert. Ce n'est pas religieux.
Cherchez-vous à séduire le public ?
Si je joue du Brahms ou du Mozart, c'est le compositeur que les gens viennent écouter. Avec le jazz et les musiques ouvertes qui s'y apparentent, c'est le sentiment de rencontre qui prédomine. Si le concert fait plaisir à certaines personnes, tant mieux ! Mais on n'est jamais aimé par tout le monde. Il y a des gens dans la salle qui se disent : « Mais qu'est-ce que c'est que ce truc-là ?». À la limite, ils partiraient au bout de dix minutes ! Mais je m'en fous.
Dans « Le Dictionnaire du Jazz », Francis Marmande vous définit comme un artiste « dérangeant ». Assumez-vous ?
Pas trop dérangeant, non. Je pense qu'on me catalogue ainsi parce que je suis dans la « poly ». Quand on touche à beaucoup de choses en même temps, ça perturbe un peu les gens. Mais pour moi, les gens dérangeants sont ceux qui disent des choses très dures en usant de la parole. Une personne - un chanteur de hip-hop par exemple qui demande : « Mais qu'est-ce que c'est que ce pays ? Et qu'est-ce que je fais là-dedans ? » - elle, elle peut être dérangeante. Mais je n'en suis pas là, je demeure dans la musique pure. On est des gentils ! Même si je hurle, si j'exprime une grande colère avec un instrument, il y aura des gens qui penseront simplement : « Mais qu'est-ce qu'il joue fort ! Qu'est-ce qui lui prend ? ». Qu'elle soit véhémente, dure, ironique ou je ne sais quoi, la musique ne remplacera jamais la parole, je n'ai pas cette prétention.
Êtes-vous toujours en quête de nouvelles rencontres musicales ?
Bien sûr : avant de disparaître, on a toujours envie de rencontrer quelqu'un dont la résonance singulière vous apporterait quelque chose de nouveau et vous transporterait !
Avez-vous fait des rencontres miraculeuses ?
Cela a été le cas lorsque j'ai rencontré le batteur Jack DeJohnette, ou le saxophoniste Dave Liebman. Parce que ce sont des gens qui veulent toujours aller plus loin. Il y en d'autres. Bojan Z, par exemple, qui est fidèle et à qui je dis souvent : « Eh bien toi, je suis vraiment content de t'avoir rencontré ». Ce sont des amitiés. En musique, ce qui est primordial, c'est d'avoir de la joie. Et pas seulement sur le « stage » comme on dit. Dans le train, dans l'avion, il faut aussi s'aimer, c'est ça le plus important. Si vous faites douze heures de voyage avec quelqu'un qui fait la gueule, ce ne sera pas drôle après de faire de la musique ensemble. Je pense que c'est un tout. Il faut qu'il y ait cette fraternité.
Quelle part de votre vie réservez-vous encore à la musique classique ?
À peu près la moitié. Je ne lâche pas ça parce que c'est une forme d'expression que j'aime jouer. La seule chose qui compte, c'est de bien respecter l'unité des choses. Quand je joue du classique, j'ai un respect profond pour le classique, idem avec le jazz, mais je ne confonds pas les genres. Je ne mélange pas les torchons et les serviettes ! Même si nous sommes dans une époque de zapping total.
Vous avez composé plusieurs centaines de musiques de films et téléfilms. Les trois qui ont obtenu un César étaient-elles, selon vous, vos meilleures bandes originales ?
Je ne peux pas répondre. Dans le cinéma comme dans le reste, il y a des modes. À un moment, vous avez le vent en poupe, du coup vous recevez deux, trois, quatre, pourquoi pas cinq César. Et puis après c'est terminé, c'est au tour d'un autre. Moi, je ne sais pas comment j'ai traversé tout ça, comment j'ai réussi à en écrire autant sans tomber malade. Parfois ça m'était très facile, parfois très difficile. Je crois que j'ai moins d'énergie pour ça maintenant.
Continuez-vous quand même à en écrire ?
Oui, je viens tout juste d'achever la musique d'un téléfilm qui s'appelle « L'amour fraternel ». Lorsque je compose, je recherche les thèmes à partir des situations. S'il n'y avait pas eu le film, jamais je n'aurais fait cette musique. Elle doit être en résonance.
Vous reconnaissez-vous des émules ? Y a-t-il un courant Michel Portal ?
Je ne me sens pas du tout chef de file. Mais je vois beaucoup de gens qui, en mélangeant des musiques, prennent un parcours que j'ai emprunté il y a déjà très longtemps. J'espère que ce n'est pas moi qui ai mis le feu (rires) ! Peut-être que j'ai été précurseur lorsque j'ai mélangé des musiques un peu folkloriques. Mais je n'en tire pas gloriole. Je continue à jouer tranquillement ma musique avec mes moyens, en faisant attention en permanence à conserver une unité. Donc pas trop de mélanges à l'intérieur d'un même concert. Ce n'est pas parce que je suis basque que je vais tout à coup me mettre à faire un fandango en plein milieu. À la fin du spectacle, par contre, ce n'est pas pareil. Si j'en joue un, ce sera pour m'amuser, parce que j'aime toujours bien faire la fête !
Propos recueillis par Frédéric Jambon
Repères
Naissance. Le 27 novembre 1935 à Bayonne.
Prix. Premiers prix de clarinette du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris en 1959, du Concours International et du Jubilé suisse en 1963, Grand Prix National de la Musique en 1983, Prix in Honorem de l'Académie Charles Cros pour l'ensemble de sa carrière en 2005, Victoire d'Honneur de la Musique Classique en 2006...
Trois Césars. Meilleure musique de film pour «Le retour de Martin Guerre» (1983), «Les cavaliers de l'orage» (1985) et «Champ d'honneur» (1988).
Victoire du Jazz. Michel Portal ne courant pas après les enregistrements, sa discographie jazz ne compte qu'une vingtaine d'opus. Le dernier, «Birdwatcher», a été élu meilleur album de 2007 aux Victoires du Jazz.
17:13 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : michel portal









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