15.04.2009
François Walthéry. "La BD apprise sur le tas"
Interview parue le 15 avril 2009 dans Le Télégramme
Le Festival de la BD de Perros-Guirec attirera ce week-end les amoureux du neuvième art. Son invité d'honneur est un pilier de la bande dessinée belge classique, dont il est aussi la mémoire rieuse. François Walthéry, vient en pays de connaissance. Il a déjà situé en Bretagne les aventures trépidantes de son personnage fétiche, Natacha, la craquante hôtesse de l'air.
Votre entrée dans le monde de la bande dessinée a été particulièrement précoce. Pourriez-vous nous raconter comment, à 17 ans, vous êtes devenu le second de Peyo au journal Spirou ?
À Cheratte, mon village près de Liège, j'avais comme voisin Mittéï, qui était scénariste de bande dessinée. Alors que je n'avais que 16 ans, il m'a demandé, en 1962, de dessiner un petit personnage qui s'appelait Pipo. Grâce à lui, j'ai eu l'occasion alors de faire 18 pages qui sont parues dans le journal Junior. Si bien que, quand à la fin de mes années de collège, j'ai voulu rentrer à l'Institut Saint-Luc de Liège pour y apprendre le dessin, j'avais déjà été publié. C'était une révolution pour cet établissement, mais moi je ne me rendais compte de rien (rires) ! À la fin de l'année scolaire 62/63, toujours poussé par Mittéï, j'ai envoyé des planches à M. Dupuis, chez Spirou. Je n'y connaissais personne. Pourtant M. Delporte - le fameux Yvan Delporte ! - nous a reçus. Deux semaines plus tard, j'ai reçu un télégramme que je conserve toujours, encadré dans mon bureau. Il disait que Pierre Culliford, c'est-à-dire Peyo, voulait entrer en contact avec moi. Je suis retourné à Bruxelles une première fois avec mon père apporter mes planches qui m'ont été retournées plus tard, après qu'ils les aient photocopiées. J'étais content, parce que j'ai pu alors rencontrer Peyo. Il était déjà très connu, cela faisait cinq ans qu'il avait créé les Schtroumpfs.
Qu'est-ce que la rencontre a donné ?
J'ai été convoqué de nouveau. J'y suis allé cette fois avec ma mère. Quand M. Dupuis m'a demandé si j'avais un dessin à lui montrer, je lui ai dit que non, puisqu'il me les avait renvoyés en gardant les photocopies... Là-dessus, ma mère a voulu me donner une baffe ! Ça les a fait tous rigoler ! Après, il m'a toujours bien aimé Charles Dupuis, il m'avait à la bonne. Finalement, alors que je n'avais que 17 ans, ils m'ont pris pour seconder Peyo qui avait besoin d'un gars pour l'aider, surtout à faire les décors. Ils étaient contents parce que Peyo était toujours en retard. Seulement, ils ne savaient pas encore que moi aussi j'étais un champion du retard (rires) !
D'où votre formule : «Je dessine vite mais je travaille lentement»...
Exactement. Le premier jet est le bon neuf fois sur dix. Seulement, avant de le savoir, il faut avoir fait tous les autres (rires) !
Que faisiez-vous au début chez Spirou ?
Un peu de tout. J'ai d'abord travaillé sur l'album des Schtroumpfs qui s'intitule «Schtroumpferie en ut». C'est l'histoire d'un Schtroumpf musicien qui, quoiqu'il fasse, joue toujours faux. Je faisais des cadres, mettait des couleurs sur des calques qui servaient ensuite de repères pour le coloriste. Et là, j'ai eu très peur. Des fois, j'avais des arbres avec des troncs verts et des feuilles marron... Oui, parce que je suis daltonien, je ne vois pas bien les couleurs. Je le savais depuis l'école mais j'avais oublié. Je me suis dit, ça y est, ta carrière est foutue! Mais ils se sont tous mis à rire. Ça donnait lieu à des gags pas possibles ! Dans les dessinateurs, il y a d'autres daltoniens à tomber mort. C'est le cas d'Uderzo, et aussi du prodigieux Jidéhem ! Rapidement, Peyo m'a aussi mis sur une histoire qui s'appelle «Jacky et Célestin». Il avait commencé ça avec Will - Will qui faisait aussi Tif et Tondu - mais il n'avait plus le temps de continuer. Peyo m'a passé la main. Si bien qu'à même pas 18 ans, je me suis retrouvé devant une série de 44 pages à publier dans l'hebdomadaire Le Soir Illustré. Ça faisait plus d'une page par semaine : ce qui était monstrueux dans une certaine mesure. Pas question d'avoir des états d'âme, le travail devait être rendu pour la fin de la semaine. Moi, la BD, je l'ai vraiment apprise sur le tas !
Que vous a apporté la rencontre de Will ?
C'était un type extraordinaire, avec une famille du tonnerre ! Je passais chez lui un jour par semaine autour de «Jacques et Célestin». C'était mon père spirituel. C'est lui qui m'a appris à dessiner les femmes convenablement, parce que lui les réalisait admirablement bien. Mon deuxième père spirituel, c'est l'ineffable, l'indiscutable et le sympathique Maurice Tillieux. Lui faisait Gil Jourdan. Il m'a appris plein de trucs, des angles de prises de vue... J'ai vraiment eu la chance de côtoyer des grands. Il y avait aussi Franquin, Gigé... Des gens hyper exigeants, qui recommençaient plusieurs fois leurs dessins, mais pas chiants. Je n'ai rencontré aucune grosse tête chez ces types-là.
En 1970, vous lancez l'héroïne qui va vous apporter la célébrité, Natacha, la fort séduisante hôtesse de l'air. Comment l'avez-vous créée ?
Gos, le scénariste, celui qui a fait le Scrameustache, était chez Peyo avec moi. On travaillait à nos heures perdues sur un personnage féminin parce que Delporte, le rédacteur en chef de Spirou, voulait une femme dans son journal. Il nous a dit, faites une hôtesse de l'air, c'est un beau métier qui permet de voyager. Moi, je pense que c'était un bon prétexte pour qu'il aille rencontrer les deux hôtesses de l'air qui habitaient au-dessus de chez lui (rires) ! Alors j'ai pris la caricature d'une amie, avec tout ce qu'il faut pour plaire devant et derrière, je lui ai mis un petit chapeau comme un camembert, et le personnage est devenu Natacha très vite. Avec Gos, on avait fait une liste d'une cinquantaine de prénoms. On a pris Natacha parce que ce n'est ni belge, ni français, que c'est donc un nom qu'on n'a pas besoin de retraduire selon les pays où la BD est diffusée. Et puis trois syllabes, ça sonne bien.
En même temps que Natacha, vous avez créé le steward Walter. Ce personnage, c'est vous ?
Automatiquement, quand on fait un personnage comme ça, il vous ressemble un peu. On a fait Walter parce qu'on savait qu'il fallait un faire-valoir à Natacha. Il arrive d'ailleurs que le faire-valoir dépasse la vedette ! Voyez Tintin et le capitaine Haddock!
Combien y a-t-il d'albums de Natacha à ce jour ?
Je travaille sur le 21e. Il sortira peut-être en 2009, plus vraisemblablement en 2010, et s'appellera «Le regard du passé». Il se passe en Égypte moderne. On y retrouvera beaucoup d'anciens personnages. C'est une sorte de suite du «Treizième apôtre», qui est probablement mon album préféré de Natacha. Parce que j'ai fait celui-là sur un scénario de Maurice Tillieux que j'adorais. Il vaut mieux que je ne pleure pas, ce sont des souvenirs formidables.
L'album de Natacha «La mer de rochers» se situe en Bretagne. Pourquoi ce choix ?
Il se passe à Saint-Quay-Portrieux où je vais de temps en temps parce que mon ami costarmoricain Jean-Claude Fournier, que j'ai connu en Belgique quand il faisait Spirou, habite là-bas. J'en ai profité pour parler de l'excellente cuisine bretonne, ce qui n'était pas prévu dans le scénario original de Peyo. C'était en fait un scénario du tout premier Jacky et Célestin, qui datait de 1958. Peyo l'aimait beaucoup mais il n'avait rien pu en faire parce qu'il ne correspondait pas à Johan et Pirlouit ou aux Schtroumpfs. Il a été surpris que je lui demande de l'utiliser, et content. Peyo est décédé peu de temps après et c'est l'ultime travail que j'ai fait avec lui. C'est pour ça aussi que j'ai tenu à dessiner cet album-là entièrement seul.
Dans la jeune génération de la BD, avez-vous un faible pour quelqu'un ?
Pour Cuadrado avec «Parker et Badger» ! C'est tellement con que c'est à se rouler le cul par terre de rire ! Ça me rappelle un peu l'humour imbécile qu'on faisait dans Spirou avec Gaston Lagaffe et Maurice Tillieux. De bonnes blagues très drôles, dessinées efficacement, où on ne se prend pas la tête.
Propos recueillis par Frédéric Jambon
Repères
Naissance. Le 17 janvier 1946 à Argenteau, en Belgique.
Personnages principaux. François Walthéry a créé Natacha, Le Vieux Bleu, Le P'tit Bout de Chique, Rubine. Il a également animé Pipo, Jacky et Célestin, Benoît Brisefer...
15:17 Publié dans Bande dessinée | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : françois walthéry









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