23.09.2009
Herwann Asseh. "Une danse de partage"
Interview parue le 23 septembre 2009 dans Le Télégramme
Issu de la danse hip-hop, Herwann Asseh est chorégraphe associé au Quartz de Brest. Quatre représentations de son nouveau spectacle, «2.4H», vont y être données à partir de samedi. Créé à Madagascar, il raconte avec énergie et humour une journée dans la grande île de l'océan Indien.
Adolescent, vous étiez un grand espoir de l'athlétisme, préparant les sélections pour le 400m aux Jeux olympiques. Comment vous êtes-vous retrouvé danseur?
J'ai eu un parcours assez biscornu. C'est toute une série de rencontres qui m'a amené à créer la compagnie Moral Soul à Brest il y a dix ans.
Cela commence par une personne qui vous repère en train de faire des acrobaties dans la cour de votre établissement scolaire...
Oui, M. Metzger, qui m'avait vu faire le pitre dans la cour de l'école, m'a proposé d'intervenir dans l'école de danse de sa femme, ABC Danse à Brest. Je lui ai répliqué que je n'y connaissais rien et n'étais pas du tout danseur, mais il m'a fait le deal suivant. Il me payait des cours de danse à Paris, en échange, j'enseignais ce que j'avais appris aux élèves de sa femme. J'avais 17 ans, j'habitais toujours à Ploudalmézeau, c'était une histoire de fous, mais j'ai accepté. Et c'est comme ça que j'ai fait la rencontre à Paris de la chorégraphe de hip-hop Kim Hoan. Ça a été une véritable révélation: je me suis pris d'amour pour ce qu'elle faisait, et j'ai voulu tout apprendre. À partir de là, j'ai beaucoup diminué l'athlétisme. Au moment des sélections pour les JO à Bercy, la danse avait pris le dessus: je n'y suis pas allé. Même si je me suis bien fait remonter les bretelles par le milieu sportif. À 18 ans, alors que j'étais en BEP vente, j'ai quitté l'école, grâce à une prof de français à laquelle j'ai rendu hommage dans mon solo autobiographique «99». Elle m'avait encouragé à faire ce que j'aimais, plutôt que de subir les choix des autres.
Vous allez vite briller en danse. Comment êtes-vous devenu champion du monde de hip-hop salsa en 1999?
Encore un hasard. En allant au Stendhal, une discothèque de Brest, je vois l'annonce d'un concours qui s'appelle le Corona Dance Tour. Je m'inscris, et je gagne! On me dit que je suis qualifié pour la demi-finale à Paris. Alors j'y vais. Je gagne encore, et là on m'apprend que je suis sélectionné pour le championnat du monde de hip-hop salsa à Cancun au Mexique... Je dis aux gens que je les croirai lorsqu'ils m'expédieront le billet d'avion. Il arrive le mois suivant. Un billet pour deux, alors j'ai proposé à un ami, danseur de hip-hop lui aussi, de venir avec moi. À Cancun, c'était grandiose: le gros méga-show avec plein de nationalités différentes. On a fini cinquième par équipe, et j'ai remporté le titre de champion du monde en individuel!
Que fallait-il faire?
Enchaîner une suite de mouvements chorégraphiques imposés, tout en improvisant à l'intérieur. Je faisais beaucoup d'acrobaties à l'époque, alors que c'était encore très peu répandu. Je crois que c'est ce qui a plu.
C'est ce titre qui a attiré l'attention de Bernardo Montet sur vous?
Exactement. Bernardo Montet, qui venait d'arriver à Brest comme chorégraphe associé au Quartz, a entendu parler de moi et a voulu me rencontrer. Il m'a dit qu'il aimerait qu'on bâtisse à terme un projet ensemble, m'a proposé de m'installer un bureau au Quartz - que je ne connaissais pas du tout à l'époque! - en m'indiquant aussi que pour pouvoir créer des spectacles, il fallait que je monte ma propre association. J'ai pensé alors qu'il allait super loin, parce que je donnais juste des cours, je n'étais pas chorégraphe... J'ai été surpris, un peu en panique. Mais j'ai finalement relevé ce gros défi et créé la compagnie Moral Soul en 1999.
Quel a été votre premier spectacle?
«Maman regarde». Je m'étais dit que si je faisais un jour quelque chose, ce serait d'abord pour ma mère. On l'a monté de bric et de broc et quand on a fait huit dates à la salle de répétition du Quartz, on a été stupéfait de voir qu'elles étaient toutes complètes! Ma chorégraphie suivante a été «Les émigrants», en 2001. L'année d'après, je me suis senti enfin prêt pour pouvoir accepter l'offre de Bernardo Montet d'intégrer son spectacle «O'More». Il y avait des Ivoiriens, des Kenyans, des Grecs, dans la compagnie. J'ai beaucoup aimé chez Bernardo sa façon de croiser et brasser les cultures. Avec ses 110 dates, «O'More» a été une des plus grosses pièces contemporaines à tourner en France et à l'étranger. On a joué notamment au Sénégal. Un choc pour moi parce que c'était un retour aux sources en Afrique. C'était troublant: les Sénégalais me voyaient comme un blanc. Je n'avais jamais vraiment percuté auparavant sur le fait que j'étais métis: tout ça m'a profondément troublé.
Votre relation avec l'Afrique continue, puisque vous avez créé l'hiver dernier votre spectacle «2.4H» à Antananarivo, avec des artistes malgaches. Que raconte-t-il?
«2.4H» veut dire deux filles, quatre garçons pendant une journée à Madagascar. Ça raconte le quotidien de là-bas, qui n'a rien à voir avec le nôtre. C'est un spectacle plein d'énergie et d'humour.
Vous y êtes chorégraphe mais pas danseur. Comment le vivez-vous?
C'est dur! Parce que je voudrais toujours danser (rires)! Je trouve ça bien plus fatigant de ne pas le faire: on doit avoir du recul, une vision extérieure du spectacle et penser tout le temps à ce qui peut être amélioré. Et puis, il y a une équipe à gérer: il ne faut pas non plus trop pousser la mécanique chez les danseurs! Je les observe beaucoup, même quand ils dansent entre eux lors des temps de pause. Ils font alors souvent des choses très intéressantes que je vais intégrer à la création.
L'autre chorégraphe du spectacle est le Malgache Rudi Rehava. Comment vous êtes-vous partagé le travail?
Rudi a un regard incisif. Il aime les choses carrées. Moi, je crée les mouvements, et lui les coupe. Dès que ce n'est pas propre ça l'énerve. Il «nettoie» (rires). On se complète bien!
Quelle est l'influence de vos voyages sur votre travail?
Je suis allé dans de nombreux endroits dans le monde, et, partout, j'ai ressenti la nécessité d'aller dans les discothèques. Parce que les gens ne dansent pas pareil selon les pays. C'est ça que j'aime! Je me souviens d'une boîte très hip-hop dans un pays de l'Est où les danseurs faisaient un mouvement au sol basique, le pass-pass, d'une manière complètement différente de celle que je connaissais. C'était génial, j'ai retenu leur technique! En Afrique, j'ai découvert d'autres danses.
Parallèlement à vos spectacles, vous animez des stages dans des lieux très différents. Quelle importance l'enseignement revêt-il pour vous?
Je ne pourrais pas y renoncer. C'est l'activité qui m'a fait vivre au début. C'est comme ça que j'ai pu créer mes spectacles. J'enseigne à la prison de Brest, dans des écoles primaires, collèges, lycées, à l'université, pour des personnes handicapées. Je défends une forme de hip-hop que j'affirme honorable. Je ne veux pas qu'il soit sali par ce qu'on montre à la télé. Il est beaucoup plus beau que ça. C'est une discipline exceptionnelle, une danse de partage et d'échange. Pour moi, enseigner, c'est donner du plaisir aux gens. Je dis à l'élève: «Même si tu n'es pas danseur, je vais te prouver par A+B que tu peux faire quelque chose». Et en quinze ans de cours, je n'ai pas encore vu une personne dégoûtée du hip-hop (rires)!
Propos recueillis par Frédéric Jambon
Repères
Naissance. En 1975 à Libreville (Gabon) d'un père gabonais et d'une mère bretonne de Guipronvel (29). Quitte l'Afrique pour habiter Ploudalmézeau (29) en 1981.
Spectacles. Quatre des onze créations de la Cie Moral Soul sont toujours programmables : "Armorythmes", conçu avec le musicien Dominique Molard sur des bases rythmiques traditionnelles bretonnes et africaines ; "99", solo autobiographique d'Herwann Asseh ; "2.4 H" ; ".com1" duo avec le Rennais d'origine ghanéenne Miake Hayford qu'Herwann Asseh considère comme "un génie du hip-hop".
14:43 Publié dans Danse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : herwann asseh









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