07.10.2009
Anouk Grinberg. "Rosa Luxemburg, coeur en or"
Interview parue le 7 octobre 2009 dans Le Télégramme
Rosa Luxemburg fut l'une des rares figures du mouvement socialiste révolutionnaire allemand à s'opposer à la Première Guerre mondiale. Elle le paya de sa liberté. Dans «Rosa, la vie», la comédienne Anouk Grinberg lit des lettres que cette figure historique a écrites en captivité. Et l'on découvre, non pas des exposés politiques, mais de véritables hymnes à la vie, lumineux, bouleversants. Anouk Grinberg donnera quatre représentations de «Rosa, la vie» de lundi à jeudi prochain au Quartz de Brest.
En quoi consiste cette lecture: «Rosa, la vie»?
C'est un choix de lettres, qui, je crois, dresse un portrait de Rosa Luxemburg très loin des idées reçues qui entourent cette femme. On connaît un peu le personnage politique, - ou plutôt, sa caricature, mais les gens ne connaissent pas ces lettres, ne savent pas le coeur en or qu'était cette dame, la joie qui émane d'elle, son appétit de vivre. Elle écrit tout ça en prison, et ce qui est saisissant, c'est qu'elle ne cesse pas de remonter le moral de ses amis, de leur donner des raisons d'espérer, d'être vaillants et sereins. Elle est enfermée, mais elle est libre, et vaille que vaille, elle est heureuse, partout où elle est.
Ce ne sont pas des lettres politiques?
Non, pas vraiment. Ce sont plutôt des incitations à vivre, à rester humain. Rosa bagarrait contre la laideur, le malheur, l'étouffement, l'étiolement, en se branchant constamment sur ce qui fait la beauté du monde: les amis, les nuages, les oiseaux, les poèmes, la peinture, la pensée, l'innocence, la nature, etc... Elle ne fait jamais la leçon, mais l'exemple est si lumineux, qu'il aimante comme un soleil. Ce qui fait la grandeur et la solidité de cette dame, c'est la cohérence absolue entre ce qu'elle dit, ce qu'elle est, et ce qu'elle fait. Il n'y a pas la moindre rupture entre sa pensée politique et une façon d'être avec les amis, ou avec la nature. Tout se tient. Et tout, en elle, est irrigué. Alors, on peut bien la mettre en prison, elle est ailleurs, et à vrai dire, elle est «libre».
Est-ce pour cela que vous la qualifiez de «génie de la vie»?
Oui, elle a le génie de la vie. Et puis c'était une femme gaie! Je ne connais pas beaucoup de gens qui le sont autant qu'elle. Et sa gaieté, alliée à tant d'intelligence, est un des sentiments les plus révolutionnaires qui soient.
D'où lui vient le surnom de «Rosa la sanguinaire»?
L'histoire a été écrite par ses ennemis, et elle en avait beaucoup. On l'a caricaturée, pour se débarrasser plus facilement de cette figure hautement sincère du socialisme, qui tendait un miroir terrible à ses frères d'alors, prêts à vendre leurs âmes et leurs idéaux pour s'approcher du pouvoir. Ce sont ses frères de combat qui l'ont assassinée. En la faisant appeler «Rosa la sanguinaire», ils ont voulu la rendre responsable d'une violence qu'il avaient eux-mêmes déclenchée. C'est un vrai détournement de vérité, parce que Rosa était profondément pacifiste. C'est pour ces positions contre la guerre qu'elle a été emprisonnée. Mais tous ceux qui ont bataillé à ses côtés, ou se sont opposés à elle, disaient qu'elle était un véritable pur-sang politique. Lénine disait d'elle que c'était un aigle. Et ce qui est absolument bouleversant dans ses lettres, c'est de voir comme cet aigle était tendre, généreux.
Comment vous êtes-vous intéressée à ses lettres?
Presque par hasard. Il y a des années, quelqu'un m'en a offert une vieille édition trouvée sur les quais de Paris. Les livres sur la politique ne sont pas mon univers, et j'ai mis du temps à l'ouvrir, pensant que Rosa Luxemburg, ce n'était pas pour moi. Seulement, dès que j'ai commencé la lecture, je suis tombée dedans, comme dans un puits de lumière. Et je n'ai plus jamais cessé de lire ces lettres, encore et encore. J'ai eu envie de partager ça avec les gens, alors j'en ai fait des lectures au théâtre. C'est là que l'idée du livre est née.
En plus de votre spectacle, vous venez de sortir une anthologie de lettres de Rosa Luxemburg, dont vous avez assuré la traduction alors que vous ne parlez pas allemand. Comment se lance-t-on dans une telle entreprise?
Lorsque l'éditeur m'a demandé de concevoir cette anthologie, j'ai passé une année à travailler sur le choix et l'ordonnancement des textes. Puis nous avons décidé, d'une façon assez naturelle, qu'il fallait retraduire le tout. C'est alors que j'ai demandé à Laure Bernardi, traductrice émérite, de faire ce travail en collaboration avec moi. Dans quasiment toutes les traductions existantes, des bouts de lettres étaient amputés, et une certaine forme de liberté dans l'écriture était comme empêchée - sans doute parce que les gens se disaient que c'était une révolutionnaire, et qu'elle ne pouvait pas écrire comme ça! On a essayé de ne pas seulement restituer le sens exact des mots, mais l'émotion qui était contenue à même l'écriture. Pour avoir lu les lettres dans toutes les traductions possibles, et aussi pour les avoir dites dans un théâtre pendant une saison, j'étais certaine qu'il y avait dans l'original de ces textes une douceur, une danse avec la langue, une liberté que je ne retrouvais pas. Tous les gens un peu habités - et Dieu sait que Rosa l'était - possèdent leur langue propre. Nous avons travaillé à cette traduction pendant deux ans, et ça a été réellement passionnant.
Qu'est-ce que ce travail vous a apporté?
C'est juste fantastique d'être en si grande proximité avec la pensée et le mode d'être de quelqu'un qui vous étonne et vous émeut autant. C'était un travail très lent, minutieux, qui demandait beaucoup d'intuition et de rigueur, d'empathie et d'élan. En fait, c'était une façon d'explorer l'autre sens du métier d'interprète. Toutes les traductions s'enrichissent, mais je crois que celle-là diffuse une douceur et une lumière qui étaient propres à Rosa. Il y a des phrases d'elle avec lesquelles je vis et qui me rendent plus heureuse. Parce que cette dame fout vraiment la patate!
Quelles phrases par exemple?
Il y en a beaucoup, partout... Par exemple, on se demande comment, après trois années de prison, elle peut dire: «Dans la vie, il faut tout prendre avec calme, générosité, et un petit sourire aux lèvres». C'est vraiment étonnant de pouvoir dire ça, si on le pense vraiment! Autre exemple de sa force, sa sérénité: «À vrai dire, je n'ai plus peur de rien». Qui peut dire ça? Personne à ma connaissance. Et pourtant, si on n'avait plus peur, on aurait un autre regard.
Quelle part de votre activité consacrez-vous à Rosa Luxemburg?
Cela fait quatre ans maintenant que je porte cette histoire, qu'elle m'accompagne.
Quels autres rendez-vous proposez-vous au public?
Je vais exposer mes pastels, à l'espace Berggruen à Paris. Le dessin m'occupe la tête et le temps au moins autant que mon métier de comédienne. Et puis, je vais jouer en mars «Les Fausses Confidences» de Marivaux, avec Pierre Arditi. Je suis très contente de faire ça après Rosa. De passer à un autre monde, une autre langue, quelque chose de beaucoup plus léger. C'est une pièce si délicate sur les infinis méandres du coeur humain, et l'impérial train de l'amour... J'ai aussi tourné un film que j'aime beaucoup, réalisé par Laurent Jaoui, sur Albert Camus. Je joue l'épouse de l'écrivain: une petite bonne femme modeste, toute fragile, démunie... l'inverse de Rosa! En fait, je me balade.
- Propos recueillis par Frédéric Jambon
23:27 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : anouk grinberg









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