20.01.2010

Philippe Caubère. "Il est fâcheux d'être fâché"

Interview parue le 20 janvier 2010 dans Le Télégramme

Bolg-Caubère.JPGL'écrivain Marcel Pagnol et l'acteur Jules Raimu ont échangé une riche correspondance de 1929 à 1946, année de la disparition du comédien. Le spectacle «Jules et Marcel», à l'affiche dimanche à Concarneau et la semaine prochaine à Brest, est bien plus qu'une simple lecture de leurs lettres. Parce que Michel Galabru y incarne un Raimu ressuscité. Et qu'en face, Philippe Caubère personnifie Pagnol. L'homme de théâtre rompt ainsi près de 30 ans de solitude en scène. Entretien.


Qu'est-ce qui vous a donné l'envie de jouer «Jules et Marcel» ?
Tout ! Galabru d'abord, Pagnol ensuite. En plus, c'était une lecture, donc un projet pas trop compliqué à mettre en place. Son initiateur, Jean-Pierre Bernard, qui joue le narrateur dans le spectacle, me l'avait déjà proposé deux ans plus tôt. Mais je n'avais pas encore fini mon cycle de spectacles autobiographiques et n'avais pu alors lui répondre positivement. Aussi, quand Jean-Claude Carrière, qui avait inauguré le rôle de Pagnol, n'a pas pu continuer, je l'ai remplacé avec joie.

De quelle nature est la correspondance que s'échangaient Marcel Pagnol et son acteur-fétiche Jules Raimu ?
Il faut d'abord préciser que le spectacle ne présente que la partie émergée de l'iceberg de leur correspondance. C'est Pierre Tré-Hardy, l'adaptateur de ce texte, qui a effectué la sélection des lettres. En une heure et quart, on fait le survol de leur aventure d'amitié, de cinéma, de théâtre, d'argent, et de mort pour terminer. Cela donne au public la possibilité de découvrir la finesse des rapports humains de ces grands personnages. Leur relation est très forte et très complexe. Ils ne s'épargnent rien ! Ni les remarques blessantes ou désagréables, ni les compliments. À notre époque, on n'ose plus faire ça. Et puis, s'ils aiment bien bouffer, s'ils goûtent la vie, la véritable passion qu'ils partagent est celle du théâtre et du cinéma. C'est aussi cela qui m'a touché. Parce que je suis aussi un peu comme ça dans la vie. Ce qui me fait vibrer, c'est le théâtre, l'art. Comme eux !

Leur vision du métier est-elle désuette ?
Au contraire, elle est profondément moderne. Je la trouve même révolutionnaire ! Ils abordent des notions d'art populaire essentielles. Comment toucher le public et qu'en même temps ce soit artistique ? Comment gagner de l'argent sans tricher avec les oeuvres ? Pourquoi tel acteur plutôt que tel autre dans un rôle ? Jouer avec l'accent ? Sans l'accent ? Je les trouve très anticonformistes, comparés à notre époque policée.

Tenez-vous le rôle de l'auguste face au clown blanc, Raimu - Galabru ?
C'était plus vrai au début que maintenant. J'étais tellement impressionné par Galabru ! Parce que jouer à côté d'un engin pareil, ça rend modeste... Puis, au fur et à mesure des représentations, ça a été merveilleux parce qu'il m'a laissé me détendre. Si bien qu'aujourd'hui, on serait plutôt deux augustes. Nous ne nous empêchons ni de nous faire des clins d'oeil, ni de sortir du texte, comme le faisait Raimu. De toute façon, Galabru, c'est Raimu ! On ne peut pas dire mieux. Quand il improvise, c'est toujours dans le ton, dans l'esprit. Il suffit de le suivre. Comme je connais bien Pagnol, et pas seulement parce que j'avais joué le rôle de son père, Joseph, dans les films d'Yves Robert, on s'amuse bien.

Vous placez Pagnol au même niveau que Molière en affirmant qu'ils sont vos deux figures tutélaires. Croyez-vous vraiment que son oeuvre traversera les siècles ?
Oui. Elle est peut-être moins parfaite que celle de Molière, mais il y a chez lui quelque chose qui dépasse de très loin le local, la Provence. La trilogie «Marius», «César», «Fanny», c'est comme des tragédies grecques. Il y a chez Pagnol un charme de la pensée, une formulation, un sens du climat, des inventions qui font de lui un génie universel. C'est pour ça qu'il a triomphé aux États-Unis tout en parlant du port de Marseille. Raimu et Pagnol ont en commun d'être des génies.

Des génies qui ont aussi le goût de l'engueulade. «Si tu ne veux plus te disputer avec moi, c'est que tu ne m'aimes plus», écrit Pagnol à Raimu. Vous vous frictionnez aussi, avec Michel Galabru ?
Je ne m'engeule pas avec Galabru, je n'oserais pas. Pour moi, il est un «trésor vivant», selon l'expression des Japonais. Et puis je ne le connais pas encore suffisamment... Pour dire la vérité, je m'engueule plutôt avec les femmes (rires). C'est ma mère qui m'a exercé à ça à Marseille. Mais je m'entends bien aussi avec les femmes ! Je travaille tout le temps avec elles. Il y a plein de choses qui passionnent les hommes dont je me fous complètement : le sport, l'argent... Je m'intéresse plus à la littérature et au sexe, comme les femmes !

Les lettres des deux hommes recèlent des bijoux de mauvaise foi. Était-ce un jeu entre eux ?
Je pense que c'est une technique. Parce qu'il y a quand même beaucoup d'enjeux d'argent derrière: l'un, parce qu'il est producteur metteur en scène, l'autre, parce qu'il connaît sa valeur. La mauvaise foi vise à obtenir des avantages, à trouver les limites. Mais, et c'est ce qui est magnifique chez l'un et l'autre, ils mesurent jusqu'où ne pas aller pour ne pas mettre l'oeuvre en péril. Raimu est très fort en mauvaise foi, mais Pagnol est malin. Il leur arrive quand même de se fâcher terriblement. Ce que je trouve superbe dans «Jules et Marcel», c'est que ce texte nous rassure sur nos propres disputes. Quand Pagnol écrit à Raimu qu'«il est fâcheux d'être fâchés», il souffle une formule qu'il m'est déjà arrivé d'employer plusieurs fois. C'est ce que j'ai répondu à des gens avec qui j'étais en froid, surpris de me voir revenir vers eux. Je l'ai utilisée avec Ariane Mnouchkine. Du coup, dans la foulée, j'ai fait un stage de théâtre avec elle, et je me suis régalé !

Avec «Jules et Marcel», vous avez mis un terme à 29 ans de spectacles seul en scène. Avez-vous terminé les cycles de ce que vous qualifiez de «spectacles autobiographiques, comiques et fantastiques» ?
Oui, j'ai passé toutes ces années seul en scène, mais ça n'a pas été un choix, ça s'est imposé, et voilà. Il y a eu deux cycles aujourd'hui achevés. Les onze spectacles du «Roman d'un acteur», qui sont tous parus sous forme de DVD, et les huit de «L'homme qui danse». On va en sortir le premier volet sous forme de deux DVD qui s'intituleront «Claudine et le théâtre». J'espère bien les vendre à la télé, mais j'ai l'impression que, pour y parvenir aujourd'hui, il faut avoir une baguette magique. Ou connaître des gens haut placés. Enfin, j'y arrive quelquefois puisque France 2 a diffusé il y a deux ans «Le Roman d'un acteur» sous forme d'épisodes.

De quoi va être faite votre année 2010 ?
Depuis que j'ai fini les cycles autobiographiques, mon projet, c'est ne pas avoir de projet. J'ai de la chance, j'ai fini le travail qui m'a pris toute une vie et je ne suis pas encore mort ! J'ai bientôt 60 ans, mais enfin ça va. Je vais essayer de profiter de ne rien faire. Bon, il y a quand même «Jules et Marcel», une pièce de Clémence Massart, ma compagne du Théâtre du Soleil, sur laquelle je travaille et qui s'appelle «L'asticot de Shakespeare». C'est un spectacle comique et tragique sur la mort qui sera joué au Festival d'Avignon cet été. Je m'emploie aussi, avec le Théâtre des Carmes, à faire revivre l'oeuvre d'André Benedetto, un grand poète acteur metteur en scène du sud qui fut mon premier maître. J'y mets beaucoup de passion.

  • Propos recueillis par Frédéric Jambon

Repères

Naissance. Le 21 septembre 1950 à Marseille. Théâtre. Membre du Théâtre du Soleil, d'Ariane Mnouchkine, de 1971 à 1978. À partir de 1981, écrit, monte et joue seul une épopée autobiographique parmi les plus singulières du XXe siècle, «Le Roman d'un acteur» (11 spectacles) auquel succédera «L'Homme qui danse» (8 spectacles).

Cinéma. Rôle-titre de «Molière» d'Ariane Mnouchkine (1977), joue le père de Pagnol dans «La gloire de mon père» et «Le château de ma mère» d'Yves Robert (1989) et un chef mafieux dans «Truands» de Frédéric Schoendoerfer (2007).

Site. www.philippecaubere.fr

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