27.01.2010

François Sarano. Plongeur du film "Océans"

Interview parue le 27 janvier 2010 dans Le Télégramme

blog-sarano.gifAboutissement de sept années de travail et de 480 heures de tournage sous et sur les mers du monde, «Océans», le film-événement de Jacques Perrin et Jacques Cluzaud, sort aujourd'hui dans les salles. François Sarano a participé à l'écriture de cet «opéra sauvage» dont il est aussi l'un des rares acteurs humains. Son ballet avec le grand requin blanc constitue l'un des moments forts du film. Sa rencontre avec la baleine bleue aussi. Entretien.


Quel est votre rôle dans «Océans» ?
Je suis l'un des co-scénaristes du film et l'un des deux conseillers scientifiques, avec Stéphane Durand. Je suis aussi plongeur et ai participé à une partie des expéditions. Comme Stéphane et moi sommes également les auteurs du gros livre «Océans», nous nous sommes partagés les sorties. Le but de cette publication est d'apporter aux spectateurs toutes les informations qu'ils vont vouloir rechercher.

Comment les lieux de tournage ont-ils été choisis ?
Il y a 54 lieux de tournage, de l'Arctique à l'Antarctique. Certains ont été visités plusieurs fois, ce qui porte le nombre des expéditions à un total de 75. La sélection a été opérée en fonction des espèces que nous voulions filmer. En précisant qu'une espèce n'a jamais été choisie pour elle-même, parce qu'il ne s'agissait pas d'écrire l'histoire naturelle de tel ou tel animal. L'idée, c'était de trouver celle qui était génératrice des émotions que nous voulions faire ressentir aux spectateurs.

Quels types d'émotions illustrez-vous ?
Au départ, on se demande : la mer, c'est quoi ? La mer, c'est la violence des éléments. Il faut filmer une tempête. La mer, c'est aussi de la tendresse. Qui l'exprimera le mieux ? La maman morse avec son bébé. Donc, il faut qu'on aille en Arctique la filmer. L'océan, qu'est-ce que c'est encore ? Eh bien ce sont ces incroyables ripailles d'animaux se gavant de petits poissons. Où peut-on l'illustrer le mieux ? En Afrique du Sud, parce que là-bas, en juin-juillet, les dauphins remontent les sardines vers la surface et les offrent aux fous du Cap, aux baleines et aux otaries !

Quelles scènes ont été tournées en Bretagne ?
La tempête. Pas celle du tout début qui a été filmée en Irlande, mais la grande tempête où l'on voit le bateau de pêche du Guilvinec «Véronica», la frégate de la Marine Nationale «Latouche Tréville» et le remorqueur «Abeille Bourbon» plonger dans les vagues. Les images ont été tournées principalement lors de la grosse tempête de mars 2008 du côté du Fromveur et d'Ouessant. Les phares qu'on voit au large sont aussi en Bretagne. Nous avons également rapporté un certain nombre d'autres images d'Océanopolis, à Brest : celles tournées avec notre microscope, où l'on voit des larves d'oursins se déplacer dans une goutte d'eau.

Le film comprend des scènes-choc, avec des animaux étouffés dans les filets, des requins mutilés... Comment les avez-vous tournées ?
Ce sont des reconstitutions. Il aurait été impensable que nous, amoureux de l'océan, mutilions des animaux pour les besoins d'un film ! Ils sont en plastique, ce sont des automates articulés. Là encore, nous avons conservé notre parti pris de rester avec les espèces. C'est pour cela que nous montrons ces massacres du point du vue sous-marin, sans sortir de l'eau.

Le grand requin blanc avec lequel vous nagez, est, lui, bien réel. Vous n'avez pas d'appréhension lorsque vous approchez un animal aussi potentiellement dangereux ?
Tous les animaux de la mer sont potentiellement dangereux. Mais il n'y a aucun risque à plonger avec des requins, pas plus qu'avec des baleines. Les requins sont de grands prédateurs, mais ils sont plutôt méfiants, presque timides. Et malgré leur puissance, ils n'agressent pas les plongeurs, il n'y a jamais eu d'accidents. Il y a beaucoup d'idées reçues sur l'agressivité des grands requins blancs, mais elles tombent face aux faits. En une dizaine d'années, j'ai fait des dizaines de plongées avec eux. Des amis ont fait la même chose. Et ça s'est toujours bien passé.

Comment réagit le requin lorsqu'il vous voit ?
Il faut savoir que le requin est un animal magnifique, mais doté d'un cerveau de poisson rouge ! Il n'y a que nous qui savons qu'il est le plus fort, lui ne s'en doute pas. Il ne calcule rien du tout. Il ne se projette pas dans l'avenir. Il va réagir par rapport à des situations qu'il connaît. Quand il fonce sur un animal, il a l'habitude de le voir fuir. Si c'est une proie, il va essayer de l'attraper. Si c'est un concurrent, il va lui faire peur et le laisser partir. Mais comme nous, plongeurs, nous restons calmes face à sa charge, il est dérouté, décontenancé. Il suffit juste de ne pas l'effrayer. Et quelquefois, on a la chance qu'il soit suffisamment tranquille pour pouvoir faire un petit bout de nage avec lui, comme cela s'est passé plusieurs fois pendant le tournage d'«Océans».

Où cette rencontre a-t-elle été filmée ?
Près de l'île mexicaine de Guadalupe, dans le Pacifique, à 240 miles au sud de la ville de San Diego. On a fait une soixantaine d'heures de tournage à deux équipes. Personnellement, j'ai passé 32 heures avec ces grands requins blancs. Parce qu'il y en a plusieurs. Ce sont de grandes femelles qui ont toutes à peu près la même taille. Ce qu'on voit dans le film est un montage.

Quelles scènes vous touchent le plus dans le film, Jacques Perrin et vous-même?
Pour Jacques Perrin, le producteur et co-réalisateur, je sais que ce sont les séquences où les animaux sont filmés à pleine vitesse. Arriver à rester presque «nageoire contre nageoire» avec des thons qui filent à 15 noeuds, des dauphins à 20 noeuds, c'est extraordinaire ! Pouvoir les accompagner dans leurs cavalcades les plus folles, lorsqu'ils migrent à travers les océans, ça n'avait jamais été fait ! Il a fallu créer des outils nouveaux pour pouvoir satisfaire le rêve de Jacques Perrin de rester au contact des animaux, quelle que soit la vitesse de leur déplacement, où qu'ils aillent, comme il l'avait déjà fait dans le film «Le peuple migrateur».

Et vous, quel moment vous a le plus marqué ?
Ma plongée avec la baleine bleue ! C'est l'un des animaux les plus furtifs. Elle mesure 30 mètres, pèse 20 tonnes, et on ne sait quasiment rien d'elle. Elle est très difficile à filmer, très rare. Nager avec une baleine bleue est une expérience incroyable. Surtout lorsque l'on se pose sur sa grande nageoire caudale de sept mètres de long. On se croirait sur une aile d'avion ! Avec le caméraman David Reichert, nous l'avons accompagnée au moment où elle mangeait un nuage de krills, ces toutes petites crevettes roses dont elle se nourrit. Elle les engloutit d'une seule lampée. Sa gorge à ce moment-là est déployée et fait presque huit mètres de diamètre...

Quel message toute l'équipe du film souhaite-t-elle transmettre à travers «Océans» ?
Tout d'abord celui-ci : l'océan est le dernier grand territoire sauvage de notre planète et ce monde indompté, imprévisible, est éblouissant. Et il nous est indispensable. Nous ne parlons pas simplement des ressources en termes de nourriture. Il est aussi l'oxygène de nos rêves. Ce monde est blessé. Avec toutes les agressions qu'on lui a déjà infligées, l'océan aurait dû périr. Mais non, il est solide. Et les tournages que nous avons réalisés dans les sanctuaires montrent que lorsqu'on laisse la nature en jachère, en liberté, elle revient en abondance et en diversité. La présence de grands prédateurs âgés le prouve. Nous sommes convaincus qu'on peut offrir à nos enfants une mer plus belle que celle qu'on connaît aujourd'hui. Seulement, on est à la croisée des chemins. Et si nous ne saisissons pas la chance que l'océan nous offre encore, on se dirigera vers la galerie des espèces disparues.

  • Propos recueillis par Frédéric Jambon

 

REPÈRES

FrançoisSarano est docteur en océanologie et plongeur professionnel. Il a passé 13 ans au côté du commandant Cousteau, comme plongeur, conseiller scientifique, chef de Mission sur la «Calypso». Il est le président fondateur de l'association de protection de l'environnement marin Longitude 181 Nature. Plongeur, conseiller scientifique et co-scénariste du film «Océans», il est également le co-auteur du beau livre portant le même titre, paru au Seuil.

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