03.02.2010

Dominique Blanc. "Les gens sont saisis"

blog-DomBlanc.gifInterview parue le 3 février 2010 dans Le Télégramme

Avril 1945. Paris est libéré, mais Marguerite Duras ne participe pas à la joie générale. Désespérément, sans la moindre certitude, l'écrivain attend le retour de son mari déporté. «La douleur» est son journal intime de ces jours terribles. Patrice Chéreau et Thierry Thieù Niang l'ont adapté au théâtre. Seule en scène, Dominique Blanc interprète le bouleversant spectacle. Elle le jouera lundi et mardi au Quartz de Brest. Rencontre avec une comédienne épanouie.

 



Comment le récit autobiographique de Marguerite Duras est-il devenu le spectacle que vous allez présenter à Brest ?
Au départ, il y avait notre désir commun avec Patrice Chéreau de faire une lecture sur scène, ensemble. Nous avons recherché des textes qui conviendraient à l'exercice. Patrice souhaitait que le metteur en scène Thierry Thieù Niang participe aussi au projet. Il connaissait le livre «La douleur» de Marguerite Duras et nous l'a proposé.

Qu'en avez-vous pensé ?
J'ai eu un coup de foudre pour ce texte absolument magnifique ! Patrice Chéreau en a fait un montage et nous avons commencé à le lire à deux. Jusqu'au jour où j'ai pris conscience que cette histoire était d'abord celle d'une femme seule. J'ai alors demandé à Patrice s'il voulait bien me mettre seule en scène là-dedans. Ce n'était pas évident, parce qu'il n'avait jamais monté de monologue, ni vraiment travaillé sur un personnage de femme dans un texte contemporain. Heureusement, il a accepté. Le résultat n'est pas une pièce de théâtre, mais un vrai spectacle de prose autobiographique.

Un récit où Marguerite Duras exprime des sentiments paroxysmiques...
Elle est dans l'état d'esprit de toutes les femmes qui, en 1945, attendent le retour d'un père, d'un frère, d'un mari ou d'un amant. Elle sait que son mari a été déporté à Dachau et ne peut pas s'empêcher d'imaginer le pire. Pendant ces quelques jours et cette attente, seule chez elle, elle passe par tous les états.

Comment compose-t-on un tel rôle ?
C'était très abstrait au départ, parce qu'on part d'un texte où il n'y a pas de répliques. J'ai lu tout ce que je pouvais sur ce qui s'était passé à Paris pendant ces mois d'avril et mai 1945. J'ai aussi fait des recherches sur la libération des camps de concentration. On connaît mal ces événements, ils sont peu racontés. Cela m'a permis de mesurer la très grande solitude de Marguerite Duras, qui ne peut ni comprendre, ni supporter les cris de joie dans Paris.

Avez-vous le sentiment de l'incarner sur scène ?
Non ! Je ne voulais surtout pas essayer de la mimer ou de la singer. Un travail d'imitation aurait été sans intérêt, parce qu'il aurait masqué la beauté du texte. C'est un grand texte tragique. Je suis convaincue que d'autres comédiennes le reprendront. On y découvre que Marguerite Duras est un immense auteur dramatique, au-delà de son théâtre et de son cinéma.

Vous dites que les spectateurs sont souvent stupéfaits par la violence du texte. Comment s'exprime-t-elle ?
Elle a envie de mourir, de tuer, de se suicider, de ressusciter. Tous les bouleversements par lesquels elle passe sont extrêmes. Elle est effectivement d'une violence inouïe envers les autres, et plus encore envers elle-même ! Souvent, au moment où le noir se fait à la fin de la représentation, personne ne bouge dans la salle. Il y a alors une communion de silence, pas très longue, mais d'une force et d'une intensité extraordinaires. Parce que les gens sont saisis par le texte et sa splendeur. C'est magnifique : si le théâtre pouvait être comme ça tous les soirs, ce serait merveilleux !

Finissez-vous la représentation épuisée ?
Oui, mais très heureuse. Je ne joue jamais dans le registre de la souffrance. C'est très porteur d'incarner des personnages qui ont été si courageux, si forts. Je donne beaucoup mais j'en reçois plus encore. Si bien qu'à la fin du spectacle, je me sens épanouie.

Avec «La douleur», vous vivez votre première expérience seule en scène. La situation engendre-t-elle du stress, ou au contraire offre-t-elle une liberté supérieure?
Les deux. On a beaucoup plus peur, c'est évident, parce qu'en cas de noyade, personne ne vous jettera de bouée. Mais cela m'autorise effectivement plus de liberté dans l'invention. J'apprécie de n'avoir de comptes à rendre à personne. Je prends des notes après chaque représentation sur ce qui était mieux et moins bien, et j'en tiens compte les fois suivantes.

Mercredi prochain, c'est au cinéma qu'on vous retrouvera, dans une comédie historique de Safy Nebbou, «L'autre Dumas». Gérard Depardieu et Benoît Poelvoorde y sont vos partenaires. Comment s'est passé le tournage ?
Très bien, je suis prête à signer pour un nouveau tournage avec ce couple infernal (rires) ! Quand je suis arrivée, le premier m'a fait le baise-main et le second m'a embrassée comme du bon pain. Nous avons fait une première scène à trois et tout s'est de suite bien passé. Gérard et Benoît aiment travailler dans le bonheur et la déconnade. Ce n'est pas du tout ma façon de faire habituelle... Mais je comprends très bien que tout le monde n'ait pas les mêmes méthodes ! Finalement, pour moi, la principale difficulté aura été de garder mon sérieux. Un jour, ils étaient tous les deux si drôles que je n'ai pas pu tourner. La caméra était dans mon dos, mais mes épaules tremblaient trop de rire ! Il a fallu couper et attendre le lendemain que je me sois calmée...

Quel personnage jouez-vous dans le film ?
Céleste. Je suis la maîtresse d'Alexandre Dumas, que joue Depardieu. Poelvoorde incarne son nègre littéraire, Auguste Maquet. Céleste est un personnage sérieux, mais elle ne manque pas d'humour et ne s'en laisse pas compter. Le rôle a été très agréable.

On se souvient d'Henriette de Nevers que vous campiez dans «La Reine Margot». Avez-vous un faible pour les films en costumes ?
J'adore ça ! J'ai aussi tourné une télévision, «L'Allée du Roi», qui passe régulièrement sur France 2 et raconte la relation de Mme de Maintenon et de Louis XIV. Les films en costumes permettent de réaliser des rêves d'enfant. Le propos y est souvent passionnant, et comme ce sont généralement des oeuvres à gros budget, on peut y faire de belles choses. Tourner dans des calèches, monter à cheval, voir des duels d'épée... Oui, j'adore.

Avec Isabelle Adjani et Nathalie Baye, vous êtes co-détentrice du record de Césars, puisque vous en avez déjà gagné quatre. Le cinéma a-t-il vos préférences ?
Je suis née au théâtre, mais j'apprécie beaucoup de passer d'un domaine à l'autre. Jouer «La douleur» en province - d'où je viens - et à l'étranger comme je le fais, c'est génial. En même temps, retrouver Gérard et Benoît à six heures du matin dans la campagne pour tourner une scène de comédie, ça me ravit. Ah, si ça pouvait être comme ça tous les jours pendant quelques années, je serais la plus heureuse des femmes !

  • Propos recueillis par Frédéric Jambon

Repères

Naissance. Le 25 avril 1956 à Lyon.
Césars. Meilleure actrice pour « S t a n d - b y » (2001). Meilleur second rôle pour « Milou en mai » (1991), « Indochine » (1993) et « Ceux qui m’aiment prendront le train » (1999). Dominique Blanc est nommée dans la catégorie meilleure actrice pour son rôle dans « L’Autre » à la cérémonie du 27 février prochain.
Molière. Meilleure comédienne pour « Une maison de poupée » (1998).

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