10.02.2010

Erik Marchand. "Un ensemble sans équivalent"

blog-marchand.gifInterview parue le 10 février 2010 dans Le Télégramme

L'album d'Izhpenn 12 (prononcer Ispène daouzek) est sorti lundi dernier. En oubliant les harmonies classiques pour une approche «modale» de la musique, l'orchestre donne un lecture nouvelle des airs et chants traditionnels bretons. Avec lui, gwerzioù, an dro, danses fisel ou fanch prennent des accents orientaux pleinement assumés. Erik Marchand, grande voix de Bretagne, est aux commandes de cette réalisation très originale. Rencontre.


Izhpenn 12 vient de sortir un album sous votre direction. D'où vient cet orchestre, qui ne ressemble à aucun autre ?
L'album est le résultat du travail effectué au sein de la Kreiz Breizh Akademi. Le but de cette «académie», établie en centre-Bretagne comme son nom l'indique, est de construire un répertoire innovant, issu de la musique traditionnelle de Basse-Bretagne, en développant une approche modale. Izhpenn 12 est le deuxième collectif issu de la Kreiz Breizh Akademi. Le premier, Norkst, rassemblait seize musiciens et a sorti un album en 2006.

Pourquoi le nombre 12 dans le titre ?
Parce qu'il y a douze membres dans ce nouveau collectif. Le mot breton «izhpenn» se traduit en français par «au-delà». Et si le nom de l'ensemble signifie «Au-delà de 12», c'est parce que de grands maîtres sont aussi venus donner un coup de main aux musiciens, dans l'apprentissage de l'entendement modal, et dans les arrangements de l'album.

Comment définissez-vous la musique modale ?
Ce n'est jamais évident... Disons qu'on n'est pas dans les arrangements qui existent en Europe de l'Ouest depuis trois ou quatre siècles, basés sur l'harmonie et les successions d'accords. En musique modale, le thème mélodique est porteur de ses propres arrangements. Pour faire simple, disons que c'est ce que l'on entend régulièrement dans les musiques orientales. Mais c'est quelque chose qui existe traditionnellement en Bretagne, dans le chant a cappella et chez les sonneurs de couple. Seulement, cela n'avait pas été beaucoup, voire pas du tout, développé dans la musique orchestrale.

Quelle est la composition instrumentale du collectif Izhpenn 12 ?
Le collectif poursuit le travail du premier ensemble, Norkst. Mais, pour l'intérêt intellectuel et musical du projet, et pour celui du public, j'ai choisi cette fois un orchestre composé de ce que les Grecs appellent des instruments «délicats» : cordes pincées, frottées, flûtes et percussions soft. Tout cela donne une couleur un peu plus orientale.

Chantez-vous, ou jouez de la clarinette avec l'orchestre ?
Non, je ne fais rien (rires). Je me contente d'être le directeur artistique du projet global, y compris de l'album. J'ai travaillé sur le choix du répertoire et des arrangements, en collaboration avec les grands maîtres issus d'autres traditions musicales. Ce sont le joueur de oud électrique franco-algérien Mehdi Haddab, qui est un peu le parrain d'Izhpenn12, Yair Dalal, juif irakien établi en Israël parce que c'est plus facile pour lui d'habiter dans ce pays qu'à Bagdad aujourd'hui, et le Grec Spyros Halaris.

Comment avez-vous sélectionné les musiciens ?
Au terme d'auditions et de discussions sur l'intérêt qu'ils portaient au projet. Il fallait des musiciens de niveau professionnel, avec une connaissance parfaite de leur instrument. On leur demande de remettre tant d'approches en question, qu'il ne faut pas que ce soient des semi-débutants ! Les douze habitent entre Nantes et Brest.

Pour jouer cette musique différente, il vous a fallu créer une lutherie nouvelle ?
Il y a effectivement quelques instruments qu'on a été obligé de refabriquer, comme une guitare ou une mandoline «surfrettées». C'est-à-dire qu'on a rajouté des barrettes sur leur manche afin de pouvoir jouer les quarts de ton, absents de la musique tonale, mais utilisés dans la musique modale. Et lorsque l'instrument n'était pas à modifier, comme les violons, contrebasse ou flûte, c'est la technique du musicien qu'il a fallu réinventer...

Quel est le répertoire de l'album ?
Il est issu de la musique traditionnelle collectée en Basse-Bretagne. J'ai fait des choix que j'ai présentés aux grands maîtres invités. Puis j'ai proposé à chacun des successions de thèmes que j'avais travaillés un peu à l'avance. Charge à eux de les assembler, de faire des compositions intermédiaires, et d'inciter les interprètes à développer des improvisations dessus. On part de musiques qui, à certains, pourraient sembler un peu archaïques. L'innovation vient de l'écriture instrumentale autour des thèmes.

Existe-t-il d'autres orchestres de ce type en Occident ?
Il y en a en Grèce, mais c'est un «faux» pays occidental, dans la mesure où la Grèce a toujours été un pont entre Orient et Occident dans son approche musicale. Pareil avec la Macédoine, ex-yougosave... Sinon, plus au nord, Izhpenn 12 est un ensemble sans équivalent. Hormis peut-être un orchestre de violons suédois qui travaillerait dans la même direction. Je suis en train de nouer des contacts pour connaître leur démarche. J'ai des élèves partis effectuer des stages là-bas. Parce que l'un des projets liés à la Kreiz Breizh Akademi, c'est de créer un réseau international de gens qui oeuvreraient dans ce sens modal. Ce serait bien de d'échanger ensemble sur la lutherie, la pédagogie, l'orchestration...

Après Norkst et Izhpenn 12, un troisième collectif va-t-il prolonger l'aventure de la Kreiz Breizh Akademi ?
Oui. Sans la neige de janvier, il aurait déjà démarré. L'ensemble aura encore un autre type de timbres puisqu'il rassemblera cette fois des cuivres et des instruments électriques. Je le fais volontairement pour montrer que la modalité n'est pas liée à une seule esthétique instrumentale, et qu'elle peut se décliner à toutes les sauces.

Avec Bertrand Dupont et Jacky Molard, vous êtes à la tête du label Innacor qui, en même temps qu'Izhpenn 12, sort l'album d'un duo très original, Capozzo-Keravec, aux trompette et cornemuse. Quels sont les projets de votre maison de disques ?
Keravec et Capozzo inaugurent une nouvelle collection : Inna +. Elle va rassembler des esthétiques musicales différentes de celles déjà entendues sur Innacor, mais qui nous semblent intéressantes à souligner. Il y aura aussi des albums d'archives que les maisons de disques de départ n'ont pas réédités. Ce sera bientôt le cas du disque de Nicolae Gutsa. C'est l'un des plus grands chanteurs tziganes de la Roumanie d'aujourd'hui. Je m'étais chargé de la réalisation artistique de son album, à l'époque pour le label Silex. C'est une musique hors du temps qui devrait intéresser les nouvelles générations. La sortie suivante, vers mai, sera celle de l'album «N'Diale». Il est le fruit de la rencontre du Jacky Molard Quartet et des musiciens maliens du Foune Diarra Trio.

Quels sont vos projets musicaux personnels?
Celui d'interpréter du répertoire du pays gallo, où sont mes origines familiales. Je chanterai en français, mais toujours dans le respect de la modalité et de ses échelles spécifiques. L'accompagnement sera issu des musiques anciennes, très «Renaissance», on va dire. Je commence à travailler là-dessus avec des gens de la région de Strasbourg.

Et pour l'instant, dans quelles formations vous produisez-vous ?
En duo de kan ha diskan avec Annie Ebrel, ou quelquefois avec Yann-Fañch Kemener. J'ai un autre duo où je chante accompagné au oud par Florian Baron, qui est l'un des membres d'Izhpenn 12. Enfin, il y a des dates prévues en trio avec le violoniste Jacky Molard et le guitariste Jacques Pellen. C'est l'émanation du travail touchant au jazz que nous avions entrepris avec le trompettiste sarde Paolo Fresu et Jacques Pellen.

  • Propos recueillis par Frédéric Jambon

 

Repères

Erik Marchand est à la tête de la Kreiz Breizh Akademi depuis sa création en 2005.
Depuis 1982, il a enregistré une vingtaine d’albums en tant que chanteur ou clarinettiste, dans des groupes aventureux, mixant les traditions bretonnes à celles d’autres cultures, ethniques ou jazz.
Izhpenn 12 réunit les musiciens suivants : Faustine Audebert (chant), Klervi Rivière (chant), Gaël Audran (flûtes traversières en bois), Florian Baron (guitare, oud), Hélène Brunet (guitare, laoud), Jonathan Caserta (contrebasse), Gabriel Faure (violon), Gurvant Le Gac (flûte traversière en bois, bansuri), Jean-Denis Moreau (violon alto), Gaëtan Samson (percussions), Jacques Titley (mandoline), Hélène Trébouta (harpe celtique).

Écrire un commentaire