10.03.2010

Jeanne Cherhal. "Plus à nu que d'habitude"

Interview parue le 10 mars 2010 dans Le Télégramme

Blog-Cherhal.gifJeanne Cherhal est l'une des chanteuses françaises les plus douées. L'espiègle à nattes qui électrisait le public derrière son piano il y a dix ans s'est muée en une auteure-compositrice- interprète faussement assagie. Elle a fait toute seule son quatrième album, «Charade». La Nantaise l'a centré autour de cet être qui l'attire et l'agace : l'homme. Boostée sur scène par le groupe La Secte Humaine, elle va proposer une version bien rock de ses chansons. Deux dates costarmoricaines sont à son programme : vendredi à Trégueux et samedi à Lannion.




Votre nouvel album, «Charade», est sorti il y a deux jours. Les concerts que vous donnez vendredi à Trégueux et samedi à Lannion sont-ils basés sur vos nouvelles chansons ?
Oui, mais le programme est forcément plus large, puisque l'album, ce sont onze chansons et quatre charades. En complément, je réactualise des morceaux de mes anciens disques.

Accompagnée sur scène par les anciens Little Rabbits ?
Trois anciens Little Rabbits effectivement - enfin, French Cowboys maintenant -, plus un autre musicien. Lorsqu'ils sont dans cette configuration-là, ils se baptisent La Secte Humaine. C'est le même groupe qui a accompagné Philippe Katerine sur sa dernière tournée.

Ils ont un jeu très rock'n roll !
Oui, j'avais envie d'avoir des musiciens très rock avec moi ! On a commencé la tournée et je suis vraiment ravie de la tournure que ça prend.

Est-ce que cela donne une couleur complètement différente à vos chansons ?
Elles changent, mais je ne suis pas attachée à reproduire exactement les arrangements de l'album sur scène. Pour moi, le concert et le disque sont deux mondes, qui se côtoient de près mais qui sont différents. Deux mondes complémentaires et opposés à la fois. Je ne peux de toute façon pas reproduire «Charade» sur scène comme dans l'album, parce que je l'ai fait sans musiciens, j'y ai tout joué toute seule.

Votre choix de musiciens sur scène, c'est la filière nantaise ?
Oui, et c'est vrai que même dans l'équipe technique, on est tous nantais ! Je n'ai pas embauché mes musiciens à cause de ça, mais il s'avère que c'est une connection de l'Ouest (rires) !

Où habitez-vous ?
À Paris maintenant. Mais j'ai passé pas mal de temps dans l'Ouest parce qu'on a fait toutes nos répétitions à Nantes. Et je suis super contente que notre tournée nous ramène dans l'Ouest et notamment en Bretagne. Je ne me pose pas la question de savoir si je suis bretonne ou pas. Mais question coeur, je suis très attachée à la Bretagne. Je garde des super souvenirs de toutes les dates que j'y ai faites. Le Nord et la Bretagne sont les deux endroits où je préfère jouer.

Qu'est-ce qui vous a donné l'envie d'enregistrer votre album toute seule ?
Ce n'était pas un choix délibéré au départ. Je ne savais pas comment j'allais faire ce disque et ai appelé un ingénieur du son avec lequel j'avais envie de travailler, Yann Arnaud. On a commencé par huit jours de studio réservés pour nous deux, histoire de voir si on s'entendait bien. La session s'est si bien passée que je me suis sentie très encouragée, très libre, très décomplexée. Au commencement, j'avais pensé faire des piano-voix améliorés. Mais comme dans le studio, il y avait aussi une batterie, des basses, des guitares, des claviers, je me suis essayée à tous ces instruments, sans penser que ce serait un travail définitif. Pour moi, c'était surtout une manière ludique d'aborder mes nouvelles chansons. Finalement, avec Yann, on s'est dit qu'il fallait absolument continuer de cette manière. Et j'ai eu la chance que ma maison de disques, Barclay, me suive dans ce projet-là, même s'il est plus long dans le temps.

Combien de temps du début à la fin de l'album ?
Un an. L'enregistrement s'est fait en majeure partie en région parisienne. L'écriture s'est étalée dans plusieurs endroits. J'ai du mal à travailler à Paris, alors j'ai des petits lieux de prédilection : un grenier auvergnat qu'on me prête, une petite cave à La Réunion, un appart' à Nantes...

«Charade» est sorti le 8 mars, journée de la femme. Est-une coïncidence ?
C'est vraiment le hasard. Même si j'ai joué pendant trois mois la pièce d'Eve Ensler «Les monologues du vagin», ce n'est pas quelque chose que je voulais mettre en avant. Mais j'ai vraiment apprécié l'expérience «Monologues du vagin». À chaque fois que je sors de mon métier de chanteuse, ça me plaît beaucoup.

Et les charades ? Est-ce un jeu de devinettes qui vous est cher, que vous pratiquez depuis l'enfance ?
Non. J'avais écrit la première charade de l'album sans penser que ça ferait une chanson. Puis finalement, comme le format m'amusait beaucoup, j'en ai écrit plein. En pensant quand même que pour une chanson entière, ça ne tenait pas forcément la route. Mais l'idée d'en parsemer le disque me plaisait bien.

Vos charades se lancent dans une quête de l'homme idéal, qui d'ailleurs n'aboutit pas...
Eh non ! C'est une quête du Graal inachevée (rires)! C'est quand même un genre d'hommage à l'être masculin, qui m'inspire, qui me fascine et qui m'agace aussi ! En même temps, ce sont des portraits un peu acides de ce qui peut nous irriter chez les hommes, je pense (rires) !

Vous y allez franco dès la première chanson, «Certains animaux», dont le thème est la lâcheté masculine...
Tout peut être sujet d'inspiration. Même les sentiments les plus dérisoires, les plus banals. Effectivement, «Certains animaux» est plutôt une chanson centrée sur la lâcheté masculine. C'est un morceau privilégié sur scène ! Un grand moment de «lâchage». Je me lâche sur la lâcheté (rires) !

Votre album sonne très autobiographique. Y a-t-il une large part de vécu dans vos textes ?
Je pense qu'il n'y a que ça. De toute façon, j'ai toujours fonctionné de cette manière-là. Pour écrire une chanson, j'ai besoin d'être bouleversée par quelque chose, ou en colère, d'avoir envie de changer une situation, un truc, d'être touchée par quelqu'un... La seule chanson de «Charade» qui ne parle pas de moi directement, c'est «Pays d'amour», qui raconte une garde à vue. Je ne l'ai pas vécue personnellement, mais le récit dont j'ai eu connaissance m'a beaucoup touchée et j'ai eu envie de le mettre en chanson.

Dans vos albums précédents, vous incarniez plus de personnages.
Je me planquais derrière des caractères. J'ai l'impression cette fois de m'être mise plus à nu que d'habitude. Quand j'emploie ici le «je», c'est toujours de moi qu'il s'agit.

À nu jusque dans une baignoire avec des bulles, où vous dialoguez au téléphone avec un homme très proche, dans «En toute amitié». Quelle est la signification de cette chanson ?
Il n'y a pas forcément de message. Disons que c'est une chanson sur l'ambiguïté. J'aime bien les zones troubles dans les relations humaines, quand les choses ne sont ni noires, ni blanches mais un peu grises... J'avais envie de faire une chanson sur la frontière ténue qu'il peut y avoir entre l'amitié et l'amour entre deux personnes. Mais en même temps, c'est assez ludique !

Propos recueillis par Frédéric Jambon

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