14.04.2010

Nolwenn Korbell

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Interview parue le 14 avril 2010 dans Le Télégramme

Nolwenn Korbell se dévoile corps et âme dans son nouvel album, «Noazh». L'auteure-compositrice- interprète de langue bretonne y louvoie entre blues, pop, rock, chanson française et traditions d'Ukraine. Les traductions du livret permettent à tous de savourer la force poétique de ses mots d'amour et de colère. Quelle que soit la langue adoptée, sa voix claire, puissante et nuancée émeut ou électrise. Rencontre avec une artiste rayonnante.

 


Le premier contact avec votre nouvel album est sa pochette, où vous posez torse nu. Par envie de provoquer ?
Surtout pas ! Au départ, il y a le titre de l'album : «Noazh», qui veut dire «Nu». Je l'ai choisi par rapport au contenu des chansons, qui sont de l'ordre du dévoilement. Il m'a aussi semblé qu'un titre comme celui-là pouvait amener le débat sur l'art : ce qu'on y montre, ce qu'on y donne, ce qu'on déguise de soi. Parce que, ce que l'on crée relève du très intime. Mais en même temps, le but est de le montrer et de le partager avec les gens... «Noazh» renvoie encore au fait que, en montant sur scène, il faut parfois mettre ses tripes sur la table ! Sans que cela soit indécent. Voilà, comme j'avais déjà le titre, je me suis dit qu'il fallait l'assumer et que la pochette devait lui correspondre totalement. Après, l'idée m'est venue que ça ne s'était pas vraiment fait dans le milieu breton. Où je n'ai d'ailleurs pas forcément envie de m'inscrire : je fais avant tout de la chanson. Le fait qu'elle soit d'expression bretonne est relié à ma propre histoire.

Les onze chansons de «Noazh» s'habillent de musiques variées, à dominante blues, rock, pop, groove. Un univers où l'on ne vous attendait pas forcément...
Ah bon (rires) ? C'est une envie que j'avais depuis longtemps. Je trouve que j'ai commencé à m'en rapprocher dès mon deuxième album, «Bemdez c'houloù», avec des titres un peu plus folk, comme «Yannig ha mai» par exemple. En tout cas, j'ai le sentiment d'être dans cette énergie depuis déjà longtemps sur scène. Même lors de nos concerts en duo avec Soïg Sibéril, j'ai l'impression de me livrer à fond, comme si je faisais un truc rock. La photo du disque exprime également cette envie d'évolution vers quelque chose de plus rythmique. Puisque je proposais du nouveau, il fallait un visuel en lien, qui interroge ou qui accroche!

Vous êtes auteure-compositrice : le rock vous a-t-il amenée à écrire différemment ?
C'est possible, oui. La première chanson que j'ai écrite pour ce disque, c'est «Hir», qui veut dire «Longue» et dont le thème s'accorde bien à un esprit rock. Parce qu'il y a de la rage dans ce morceau-là ! Au départ, c'était une commande qu'on m'a passée pour la «Redadeg», la course pour la langue bretonne de Nantes à Carhaix, organisée en 2008 pour les trente ans de Diwan. Il s'agissait d'un relais où les gens couraient pendant trois jours et trois nuits. On m'avait demandé un texte qui serait glissé à l'intérieur du témoin que les gens se passeraient, et qui serait lu à l'arrivée à Carhaix. L'idée d'imaginer ces mots se balader à travers le pays m'a beaucoup plu. Mais quand j'ai commencé à réfléchir à ce que je pourrais bien écrire, c'est la colère qui est venue. Je me suis demandé pourquoi il fallait encore courir, suer, faire tant d'efforts pour faire parler de soi, alors qu'il ne s'agit que de revendiquer un droit humain, normal et naturel, celui de tout simplement pouvoir enseigner et parler sa propre langue!

En plus du breton, vous chantez également en anglais, français et russe dans votre disque. Pourquoi ces langues ?
L'utilisation de l'anglais est liée au fait qu'avant d'attaquer cet album-là, j'ai joué pendant un an et demi dans une pièce de théâtre qui s'appelait «Marylin en chantée». Elle raconte la rencontre de Marylin Monroe et de Simone Signoret en 1960 à Hollywood. Je jouais Simone Signoret jeune, ainsi qu'une chanteuse interprétant les standards américains de l'époque. Je me suis éclatée à reprendre du Billie Holiday, Peggy Lee, Aretha Franklin... Ça a ravivé mon goût de chanter en anglais. Qui est de toute façon une langue de mon histoire, puisque j'ai vécu dix ans au pays de Galles. Je ne me suis rien interdit : lorsque les mots venaient en anglais sur certaines mélodies, j'ai continué dans cette langue, qui demeure celle de prédilection du swing rock.

Et le breton, s'accorde-t-il mieux au blues ou au rock que le français ?
C'est vrai que la seule chanson que j'ai faite en français, «Je voudrais», n'est pas du tout rock. C'est une ballade où je me suis amusée à faire plein de voix derrière le thème. C'était un essai en français un peu pour tâter le terrain, voir si c'est une autre voie possible pour moi (rires) !

Pourquoi glissez-vous des bribes de comptines et proverbes bretons dans certains de vos textes ?
J'aime bien rendre vivant et contemporain ce qui fait aussi ma culture. Dans la chanson «Anna», dédiée à la journaliste russe assassinée Anna Politkovskaïa, j'utilise un proverbe qui dit : «Ar wirionez 'oa ganit, tut ar chas n'eus piset diouzhit», «Si tu dis la vérité, tous les chiens te pisseront dessus». Cela montre qu'une phrase issue de la nuit des temps a encore une signification aujourd'hui.

Vous achevez le disque sur une chanson ukrainienne à la mélancolie slave, dans une formule piano-voix qui contraste avec le reste de l'album. Histoire de se quitter en douceur ?
Cette chanson, c'est un peu l'ovni du CD (rires), parce que ce n'est qu'à la fin que j'ai eu la lubie de la mettre. L'histoire, c'est que mon cousin Gurvan a épousé une Ukrainienne en juin dernier, à Pluguffan. Et il m'a demandé de faire la surprise à sa femme et à sa belle-famille d'interpréter une chanson ukrainienne pendant la messe de mariage. Je me suis renseignée, des amis d'origine ukrainienne m'ont parlé de cette chanson populaire en russe, dont j'ai trouvé la mélodie très belle. Je l'ai donc interprétée, accompagnée de mon ami Philippe au piano. Et ça a marché, la famille était en larmes ! Comme je trouvais dommage de n'avoir chanté qu'une seule fois un morceau que je trouvais si beau, je l'ai rajouté à l'album, juste pour le plaisir d'en garder une trace.

Avez-vous le sentiment de prendre un nouveau tournant artistique avec «Noazh» ?
Je ne sais pas, j'aime bien goûter à plein de choses. À un moment, je me suis demandée si ce nouveau disque n'était pas trop éclectique. Mais en même temps, c'est moi ! L'album reflète ce que je suis et ce que j'aime dans la vie : aller d'une langue à l'autre, d'un art à l'autre - théâtre, doublage, chanson... Je n'ai pas tellement envie de me cantonner dans un monde ou une couleur. J'aime me servir de ma voix de différentes manières et les chansons de cet album-là me le permettent. Et puis, j'aime beaucoup les musiciens avec qui j'ai travaillé et qui m'accompagnent sur scène : Jean-Christophe Boccou (batterie, programmation, ndlr) et Didier Dréo (guitares, ndlr). On a déjà eu l'occasion de jouer le contenu de l'album en concert, ça roule bien (rires) !

Vous êtes devenue un peu la protégée de Brigitte Fontaine qui ne tarit pas d'éloges sur vous. Avez-vous des projets communs ?
Le 8 octobre prochain, nous ferons un double plateau au Théâtre de Cornouaille à Quimper, moi avec mon groupe, elle avec le sien. J'imagine qu'on chantera aussi quelque chose ensemble, comme cela s'est déjà produit à Saint-Martin-des-Champs et au Palace à Paris. J'ai été très étonnée et je suis très flattée et touchée de son intérêt pour moi. Je trouve que c'est une belle marraine !

  • Propos recueillis par Frédéric Jambon

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