28.04.2010

Hugues Aufray. "Toujours un peu en marge"

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Interview parue le 28 avril 2008 dans Le Télégramme

Son dernier album, «New Yorker», où il rend un nouvel hommage à Bob Dylan, est déjà disque d'or. Beaucoup de ses propres chansons, comme «Santiano», «Céline» ou «Stewball», font aujourd'hui partie de notre patrimoine. Hugues Aufray est un artiste marquant du demi-siècle écoulé, à la popularité intacte, même s'il se sent parfois mal compris. Le prochain rendez-vous avec l'artiste en Bretagne, où il est fier d'avoir ses racines, est fixé le dimanche 8août au Festival du Bout du Monde à Crozon.


Avez-vous intégré les adaptations de Bob Dylan, qui composent votre album «New Yorker», dans votre nouveau tour de chant?
Bien sûr, seulement il n'y a évidemment pas les duos. Je ne dis pas que les chansons sont mieux ou moins bien en duo, c'est juste différent. Pour l'album, j'ai rassemblé des gens dont les noms sont prestigieux, même à l'étranger, comme Carla Bruni, Eddy Mitchell, Johnny Hallyday, Francis Cabrel... J'ai eu envie de les réunir autour de cet hommage. Mais Bob Dylan a aussi l'habitude de m'entendre chanter tout seul mes versions de ses morceaux, et il ne s'en plaint pas.

Comment a-t-il réagi à votre dernier album?
Sa réaction très positive est écrite sur le livret ! Seulement, nous avons commis une erreur dans la rédaction de ce disque. Nous n'avons pas indiqué que le texte que nous publions date du 30 juin 2009, si bien qu'on pourrait penser qu'il l'a écrit il y a beaucoup plus longtemps.

Après ceux de 1965 et 1995, c'est votre troisième disque consacré à Dylan. Que représente-t-il pour vous, et dans l'histoire de la musique en général ?
La première fois que je l'ai vu, à New York, en 1961, j'ai eu un véritable coup de foudre - sur le plan de l'amitié, évidemment, et de l'émotion artistique ! Je me suis dit, ce qu'il fait, c'est jeune et ancien, c'est compliqué et simple, c'est extraordinaire ! Mais qui est cet homme ? Il avait déjà toutes les caractéristiques de ce que j'apprécie : des gens qui trouvent dans le passé l'énergie pour créer du nouveau. Bob Dylan est parti de son admiration pour Woody Guthrie, qui était lui-même l'héritier de toute une tradition populaire issue du melting-pot américain. Et Dylan a puisé dans ses origines juives, le blues des black et l'Irlande, pour bâtir un style nouveau. Même si j'ai énormément d'admiration pour Elvis Presley, qui a été une vedette mondiale, ou pour Michael Jackson, il faut reconnaître que la musique des jeunes d'aujourd'hui est issue du folk-song et du folk-rock que nous a apportés Dylan. Culturellement, nous sommes tous ses enfants : il y a un avant et un après Dylan.

Quelle est son influence sur votre propre démarche ?
Il m'a donné envie d'essayer aussi de faire du nouveau avec de l'ancien. J'ai le même matériau de base que lui. Et puis Dylan ne fait pas de concessions.

Vous étiez déjà chanteur lorsque vous l'avez rencontré pour la première fois. Comment êtes-vous devenu musicien ?
Lorsque je suis venu à Paris en 1948, c'était avec l'espoir d'entamer des études d'arts décoratifs pour faire de la peinture et de la sculpture. Je ne sais pas ce que ça aurait donné si j'étais entré à l'école des Beaux-Arts... Mais mon père n'a pas adhéré à ce projet. Alors, tout simplement, sans révolte, sans violence, sans mépris pour lui, j'ai décidé que j'allais me débrouiller tout seul. J'arrivais de Madrid, je connaissais quelques morceaux espagnols, j'ai commencé à chanter dans les bars et cabarets. Et ça a duré dix ans comme ça ! Je pense que le fait qu'à l'origine, je ne voulais pas être musicien mais peintre, ne m'a pas permis d'être à 100 % un homme du show-business. J'ai toujours été un peu en marge. D'ailleurs, sur plus de cinquante ans de carrière, parce que j'ai véritablement commencé en 1959, je ne suis resté que 25 ans sur de grands labels, Barclay et Warner.

Par choix ?
Non ! De 1980 à 2005, c'est-à-dire pendant 25 ans, je n'ai pas eu de maison de disques. Celui qui m'a soutenu par son exemple, c'est Gérard d'Aboville : parce que je peux vous dire que, pendant ces 25années où je produisais des albums tout seul, je me sentais proche des gens qui ont navigué en solitaire et qui ont ramé (rires) !

C'est vrai que votre parcours a des aspects paradoxaux : parce que si les maisons de disques vous ignoraient, le public a toujours été au rendez-vous...
Oui, les salles où je jouais ont toujours été pleines, partout ! Heureusement que le public est plus fidèle que les médias, qui sont comme les vampires avec le besoin de se nourrir toujours de sang frais... Avec le public, c'est de l'ordre de la passion amoureuse, de l'amour-amitié.

Le «petit Français troubadour», comme


vous vous qualifiez vous-même, ne manque pas d'honneurs : vous venez de recevoir une Victoire de la Musi


que, des écoles portent votre nom... À quelles marques de reconnaissance êtes-vous le plus attaché ?
Que des écoles portent mon nom, c'est vraiment mon tableau d'honneur, au sens propre ! Surtout que je ne l'accepte que si les élèves ont voté eux-mêmes pour ce choix de nom. Il doit y avoir six écoles Hugues Aufray actuellement en France. Dont une dans un village breton, Locoal-Mendon, où vit l'un de vos bardes, Gilles Servat. J'étais un peu mal à l'aise le jour de l'inauguration, surtout que sa fille fréquentait cette école. Mais lui rigolait, il était très content ! La Victoire d'honneur de la Musique, comme elle est décernée par un jury et non pas par le public, c'est beaucoup moins important. Surtout que je suis furieux de la façon dont ça s'est passé le 6mars dernier à la télé !

Pourquoi cette colère ?
J'avais décidé de faire un petit gag sur scène au moment où on me remettrait le trophée, histoire de ne pas tomber dans l'émotion, où l'on se met à pleurer en dédiant son disque à son papa et à sa maman... Alors, j'ai dit que, pour mes remerciements, les nominés étaient... Et j'ai cité la liste des artistes qui ont travaillé avec moi sur «New Yorker». Ensuite, je sortais une enveloppe et devais dire : «Et le gagnant est...». J'ai juste eu le temps de dire, «Moi», et Sabatier m'a coupé la parole en disant «Merci Hugues Aufray» ! J'avais envie de lui mettre mon poing dans la figure en criant : «Mais tu vas me laisser parler ?» Parce que ce que je voulais dire c'était : «Le gagnant est... Moi, qui ai eu la chance de pouvoir rassembler autant de grands talents, gentils, simples et modestes autour de cet hommage à Bob Dyan!». Vous conviendrez que ce n'est plus du tout le même propos !

Aux signes de reconnaissance qu'on évoquait tout à l'heure, s'en ajoute un vraiment insolite : Céline Dion doit son prénom à votre chanson «Céline» !
Ce n'est pas son prénom qu'elle lui doit, c'est sa vie ! Sa mère l'a raconté, sinon je ne me permettrais pas de le dire. Céline Dion est le treizième enfant de Mme Dion. Elle a douze frères et soeurs. Quand sa mère a de nouveau été enceinte, elle a dit à son mari qu'ils avaient assez d'enfants, que maintenant il fallait arrêter, que ce bébé ne pouvait pas être gardé. Là-dessus, Mme Dion a entendu «Céline», qui obtenait alors un grand succès au Québec. Bouleversée par la chanson, Mme Dion a dit à son mari que, finalement, il fallait continuer, et que, si c'était une fille, le bébé s'appellerait Céline. Alors les fées - et vous savez parfaitement en Bretagne qu'elles existent ! - qui se sont penchées sur le berceau de la petite Céline, lui ont dit : «Tu dois la vie à une chanson, tu seras toi-même chanson ».

  • Propos recueillis par Frédéric Jambon

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