30.06.2010

Hindi Zahra. "La beauté dans la nostalgie"

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Interview parue le 30 juin 2010 dans Le Télégramme

Un seul album, «Handmade», aura suffi à imposer HindiZahra dans la cour des grandes. Ses chansons soul, folk et blues, aux épices orientales, interprétées en anglais et en berbère, révèlent une artiste rayonnante, bluffante de maturité. Privilégiant la rencontre avec le public, la Marocaine tourne depuis dix ans. Elle sera très attendue le 27 juillet à Jazz à Vannes et le 8 août au Festival du Bout du Monde de Crozon.


Vous êtes à l'affiche de deux festivals bretons : Jazz à Vannes et le Bout du Monde à Crozon. L'un est à dominante jazz, l'autre world. Vous sentez-vous aussi bien dans chacun de ces univers?

Pourquoi serais-je contre l'un ou l'autre ? Tous les univers me vont. Les gens ont du mal à classer ma musique, mais je crois que c'est l'un de ses avantages : elle me permet d'aller dans plein d'endroits différents, qu'ils soient jazz, world, rock, pop, soul...


Votre musique mêle blues, folk, soul, climats jazzy et berbères. Toutes ces influences se fondent harmonieusement. Parce qu'elles sont le reflet de votre parcours musical ?

Oui. Ma musique n'est absolument pas de la «fusion». Elle est l'expression des mélanges qui se sont opérés à l'intérieur de moi. Tout ressort, non pas fractionné, mais entier, comme dans une préparation culinaire (rires). J'ai l'impression qu'on est entré dans une période où les musiques s'assemblent encore plus qu'auparavant. Toute une génération de chanteurs africains marie de nombreuses influences différentes en choisissant de s'exprimer dans une langue universelle. Bon, il se trouve qu'il s'agit de l'anglais, c'est comme ça... En disant cela, je pense à

Asa par exemple, qui est du Niger et qui chante en anglais.


Êtes-vous issue d'une famille d'artistes ?

Oui, sauf que les miens ne se considéraient pas comme des artistes. Pour nous, tout cela était normal. Ma mère était chanteuse et faisait du théâtre. Mes oncles jouaient et composaient beaucoup. L'un d'eux faisait de la folk, qu'il chantait en berbère, en français, en anglais, en espagnol et même en allemand. Les Marocains aiment bien les langues ! Mon père aussi est polyglotte.


Vous-même, combien de langues parlez-vous ? Et quel usage en faites-vous ?

Il y a le français : je l'utilise pour écrire des textes, de la poésie. L'anglais, que j'adore, c'est pour chanter. Je trouve qu'il ressemble au berbère: très simple grammaticalement, et assez droit au but (rires) ! Je parle aussi un peu d'espagnol, de portugais, de créole... Et l'arabe évidemment. Il m'arrive de faire des reprises de chanteurs égyptiens. J'ai choisi l'arabe égyptien parce que je le trouve beaucoup plus mélodieux que les autres formes d'arabe. Il est stylisé, incroyable ! On le croirait créé pour le chant


Vous avez attendu vos 30 ans pour sortir votre premier album. Pourquoi tout ce temps ?

Parce que le temps n'a aucun sens pour moi ! Ici, on court après, mais moi, je n'ai jamais compris ça. Je suis une Africaine ! J'ai le rythme et le tempo du chameau : j'avance lentement, mais sûrement. Il ne faut pas aller contre sa nature. La mienne est de prendre le temps de digérer les expériences afin d'en tirer profit. J'ai voulu passer par le live avant de faire un album parce que, pour moi, le disque n'est qu'une vitrine. La vérité de la musique se trouve dans la rencontre avec les gens. En plus, au Maroc, il n'y a pas de marché du disque. Matérialiser la musique comme ça, sous forme d'objet, me semblait bizarre. Je suis encore une bledarde de chez bledarde (rires) !


Depuis quand tournez-vous ?

J'ai dix ans de scène derrière moi : bars, salles, festivals... Ça a été galère par moment, parce que je trouvais ça dur de devoir partir après le concert du soir. Mais, je suis nomade, alors, passer mon temps sur la route, ça me va.


La qualité de vos concerts vous a d'emblée ouvert les portes du prestigieux label Blue Note. Ce qui n'est pas rien...

Ce n'est pas rien, mais, franchement, je n'en fais pas des caisses de ce truc-là. Bon, dans le sens où Blue Note était effectivement la maison de disques de Miles Davis, John Coltrane et autres gens comme ça, j'étais effectivement très fière au début. Mais maintenant, je me suis bien faite à l'idée. En tout cas, il était très important pour moi d'aller dans un label musical, pas un label de marketing.


Pourquoi avez-vous intitulé votre album «Handmade», «fait main» ?

J'ai vraiment été marquée par l'artisanat, par ma mère et mes tantes qui faisaient de la couture, la cuisine, les huiles... Et puis j'ai vu les musiciens : on travaille tous avec les mains, c'est aussi de l'artisanat !


Vous avez écrit et composé, mais aussi arrangé, réalisé, produit votre disque. Vous vouliez tout contrôler ?

Les gens m'appellent «control freak» (rires) : c'est une expression anglaise qui s'applique à une personne qui veut absolument tout maîtriser. Et je suis d'accord : mon disque, c'est mon enfant, donc c'est à moi de m'en occuper. Je sais que des gens se disaient : «Quoi, une fille qui veut arranger et produire le disque ? Ce n'est pas possible !». Eh bien si. J'avais toutes les idées. Je savais exactement ce que je voulais musicalement.


Pourquoi est-il tant question d'amour dans «Handmade» ?

Ce qui m'intéresse, ce sont les émotions, et nous, dans le sud, nous chantons souvent l'amour. Mais il y a aussi «Music», dédié à la musique, et «Old friends», qui parle des morts, de tous les gens de ma famille qui sont partis. Pour l'amour, je crois qu'il fallait que j'expie mes relations, mon histoire d'avant. Fondamentalement, c'est l'amour qui nous porte. Les gens qui ont envie de pouvoir, au bout du compte, c'est bien cela qu'ils recherchent. Tout tourne autour.


Une douce mélancolie habite vos chansons...

Ça encore, c'est le sud. Mais je suis sûr que les Bretons aussi ont des fois le blues. Le but, c'est de trouver de la beauté dans la nostalgie. Il n'y a rien de morbide dans mes chansons. C'est quand même plus gai que Marilyn Manson, non ? Les gens me disent parfois : «Tu dois être triste». Au contraire, chanter la tristesse pour ne pas vivre avec est une façon d'être heureuse !


Pour votre grain de voix et l'émotion que vous transmettez, vous êtes régulièrement comparée à Billie Holiday. Superbe compliment, non ?

Oh oui, j'adore Billie Holiday ! Mais honnêtement, j'ai beaucoup plus écouté Ella Fitzgerald. Je me suis intéressée à son chant, sa technique, au scat qu'elle a inventé. Et au niveau du groove, elle est très impressionnante.


Vous êtes également peintre. On découvre d'ailleurs votre travail dans le livret de l'album. Pour exprimer d'autres émotions qu'avec la musique ?

La peinture me permet d'exprimer mon monde intérieur, tout ce qui bouillonne en moi. C'est mon lien entre l'insconscient et le réel. On me dit souvent que ce que je fais relève de l'art naïf. C'est surréaliste aussi. Et bien sûr très coloré : là encore, c'est l'influence du Maroc !


«Handmade» est déjà sorti dans une quinzaine de pays. Où reçoit-il le meilleur accueil ?

En Allemagne : c'est incroyable, tous les concerts que j'y ai donnés étaient complets, avec des gens qui dansaient du début à la fin ! L'accueil est excellent également au Japon et en Angleterre. Le disque est aussi distribué en Turquie, en Espagne, en Italie... Un peu partout. Et à partir de juillet, ce sera au tour des États-Unis. Voilà de belles tournées en perspective !

Propos recueillis par Frédéric Jambon

REPÈRES

Naissance. En 1979 à Khourigba (Maroc).

Album. Sortie d'«Handmade» en janvier 2010 sur le label Blue Note (EMI).

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