23.09.2010
Philippe Katerine. "Des bisous et des gifles"
Interview mise en ligne sur le site du Télégramme le 23 septembre 2010
Est-ce du grand n'importe quoi ou bien du génie ? À chacun de juger. En tout cas, le neuvième album de l'excentrique Philippe Katerine, sobrement intitulé « Philippe Katerine », est bigrement réjouissant. L'artiste a bien voulu feuilleter avec nous les 24 morceaux qui composent son nouvel opus. Il nous en livre quelques clés.
Le premier contact avec votre album est sa pochette : pourquoi avez-vous choisi ce visuel de photo de famille ?
C'est ce qui me touchait le plus. J'ai pensé que ça parlait à tout le monde, puisque chaque personne vivant sur cette terre a un papa et une maman. Ce sont mes parents authentiques sur la photo, avec leurs vrais habits et coiffures. Quand on cherche une pochette d'album, il y a quelque chose qui s'impose tout d'un coup. Je voulais quelque chose d'intérieur, de mon fond intérieur, et on ne peut pas trouver mieux que les parents pour ça ! La photo a été faite chez moi, en Vendée, à Chantonnay, chez un photographe professionnel que je connais bien parce qu'il m'avait déjà pris quand j'étais gamin. En communiant.
C'est un vrai album de famille puisqu'on y entend aussi votre fille Edie (dans la chanson « à toi - à toi ») et votre compagne Jeanne Balibar (dans « J'aime tes fesses »).
Mon ex-compagne je précise.
Aimez-vous toujours ses fesses ?
Je ne les déteste pas pour autant.
Est-ce plus rigolo de travailler en famille ?
C'est plus ambigu aussi. La famille étant le lieu de toutes les névroses, ça me parle aussi, cette idée. Cela me paraissait naturel de travailler avec des gens que je connais bien, que je côtoie souvent. Les musiciens aussi sont des amis. Je ne voulais pas de distance.
Vos 24 morceaux sont souvent très sobres en mots, évoquant parfois des haïkus. Pourquoi un tel minimalisme ?
J'ai voulu aller au plus simple. Je voulais construire ça comme une petite ville de Lego. Avant, j'avais tendance à étouffer sous les mots. Il m'a semblé qu'une économie était bienvenue pour stimuler l'imaginaire des gens. C'est souple, ça ne s'impose pas forcément : juste quelques mots qui trottent dans la tête et apparaissent à chaque fois sous une lumière différente.
En tout cas, le résultat est constant : votre album met de bonne humeur. Même si tout n'y est pas forcément gai. Peut-on feuilleter ensemble les chansons une par une ?
Allons-y.
1/ « Je m'éloigne d'autant que je m'approche ».
Drôle d'intro : vous l'avez enregistrée en vous rapprochant puis en vous éloignant du micro ?
C'est la chanson la plus « haïku » du disque. Juste une contradiction qu'on constate très souvent. On a l'impression de s'approcher du sujet et, en fait, on s'en éloigne. Cela revient souvent à ça, la vie. J'aimais bien l'idée de commencer par quelque chose de lo-fi, de mal enregistré. Cela a été fait chez moi, dans mon appartement, où je marche progressivement vers le micro.
2/ « Bla Bla Bla ».
Qu'est-ce qui vous a inspiré cette chanson ?
C'est un truc tellement international... Quand on va aux Etats-Unis, on entend toujours Bla Bla Bla. En Allemagne : Bla Bla Bla. Au Japon, les gens disent Bla Bla Bla. Cela m'a paru être le mot qu'on retrouve dans toutes les bouches de tous les êtres humains sur cette terre.
Vous le chantez sur un petit reggae ritournelle sympathique.
Oui, c'est entraînant.
Par contre, la fin est radicale...
Oui, tu parles, tu meurs, tu parles plus (rires).
3/ « La reine d'Angleterre ».
N'avez-vous pas peur de nous fâcher avec nos amis d'outre-Manche ?
J'ai bien envie d'une guerre de 100 ans, de nouveau, face à la perfide Albion. C'est une déclaration de guerre, mais qui veut dire une déclaration d'amour, la plupart du temps.
Les choeurs de cette chanson sont bien jolis !
On voulait que ce soit un petit peu angélique. Comme des enfants de choeur. Nous avons essayé de trouver la voix la plus pure.
Pourquoi un groupe de trois musiciens seulement ?
Pour aller vite. On a tout enregistré en direct, en même temps. La voix aussi : j'ai tout laissé comme je l''avais chanté.
4/ « Les derniers seront toujours les premiers ».
Est-ce une méthode guillerette d'apprentissage de l'alphabet ?
Pourquoi pas... C'est aussi ma parole d'évangile préférée. Les choeurs d'enfants, c'est nous, on a transformé les voix. Quand j'ai chanté celle-là, les musiciens n'étaient pas hyper convaincus, mais au final, c'est leur chanson préférée. La mélodie est assez attirante, j'espère.
Il y a une dramaturgie dans la construction du morceau, non ?
Si, il y a un renversement de situation quand je dis l'alphabet à l'envers. On ne s'ennuie pas dans cette chanson. Et le titre est un message d'espoir, mais d'espoir désespéré (rires).
5/ « Des bisous ».
Ouf, tout va mieux.
Là, c'est la pure chanson de contraste, avec un couplet hyper violent, et un refrain harmonieux, tout câlin. C'est à peu près la vie qu'on vit, faite de bisous et de gifles.
Finalement, votre album est une vision fine de nos existences...
Moi je suis un contemplatif, j'aime observer. Ni vu ni connu.
6/ « Bien Mal ».
En ce moment, vous allez bien ou vous allez mal ?
L'entre-deux n'existe pas : soit bien, soit mal. En général, chaque jour, j'ai une heure de dépression, mais heureusement, je n'ai jamais connu ça sur six ou trois mois.
Quel est votre objectif lorsque vous sortez un album ?
C'est d'abord l'expression de sentiments nouveaux qui me pesaient un peu trop sur le système. Faire un disque, c'est exprimer quelque chose qui était un petit peu trop lourd pour soi. L'idée est de le mettre en scène, pour que cela fasse quelque chose d'inattendu pour les gens.
7/ « Liberté ».
Votre chanson est-elle un slogan destiné aux prochaines manifs ?
Pas vraiment, mais c'est vrai que ça pourrait s'y prêter. On a même fait un clip à Morlaix pendant une manifestation.
Est-ce votre chanson la plus politique ?
Oui, c'est comme lorsqu'on fait des graffitis sur un mur. Je voulais que ce soit très simple, et en même temps chanté comme aurait pu le faire Soeur Sourire. C'est ça l'idée de cette chanson.
Sur un rock avec un joli solo de percussions... Le morceau est hyper efficace. On l'entend, on le retient, on le chante.
Oui oui, possible.
8/ « La banane ».
Vivre tout nu sur la plage est-il votre rêve profond ?
Oui, j'aimerais bien rester comme ça, inactif. Voir les vagues arriver : ce ne sont jamais les mêmes vagues en plus, c'est ça qui est extraordinaire ! Il y a de nouvelles formes à chaque fois.
Avez-vous apprécié le tournage du clip de « La banane » cet été à Locquirec, dans le Finistère ?
Oui, c'était bien. Super. Il y avait une ambiance très détendue. 500 personnes sont venues comme figurants, il n'y avait pas de service de sécurité parce qu'on n'avait rien prévu. Cela a donné quelque chose de très fort au niveau de la confiance entre les gens. En plus, j'ai attrapé un bon petit coup de soleil !
9/ « J'aime tes fesses ».
On y revient...
C'est une chanson de pouvoir, parce que je lui claque les fesses au début, et après, c'est elle qui prend le pouvoir. C'est la vie de tous les couples, j'ai l'impression !
Et tout ça sur un air plutôt funky.
Oui, qui invite à la danse. J'espère qu'on peut remuer ses fesses sur « J'aime tes fesses » !
10/ « Philippe ».
Ce dialogue de sourd avec un enfant qui vous demande comment vous vous appelez, est-ce du vécu ?
Absolument, entre Nantes et Paris, en train. Il y avait un petit en face de moi qui a profité du départ de sa mère au wagon-restaurant pour me poser la question : « comment tu t'appelles ? ». 20 fois ! Ce n'est pas comme dans la chanson, j'ai été juste humilié, et je baissais la tête en regardant mes pieds. Il profitait de sa trouvaille. Les enfants sont cruels parfois...
Mais c'est vous qui avez tiré profit de la situation, puisque, finalement, elle vous a offert une chanson...
Oui. Cela m'a fait du bien, parce que je dis « Ta gueule » à la fin. Ce qui est plus facile dans une chanson que dans la vraie vie. C'est une libération en effet.
11/ « Il veut faire un film ».
Comment avez-vous convaincu vos parents de participer à cette chanson ?
C'était simple, je leur ai fait écouter, et ils ont dit pourquoi pas. Cela parle de quelque chose qui nous touche au fond : l'interdit, le tabou. Entre le fromage et le dessert, ils ont dit oui. Ils sont venus en studio à Paris faire leur première session d'enregistrement.
Ont-ils conscience de chanter faux ?
Non. Moi je n'avais pas entendu...
12/ « Moustache »
Est-ce une chanson de rigolade de gamin ?
C'est une chanson déguisée si l'on peut dire. C'est aussi une chanson sur un rapport très cruel entre les êtres humains. Quelqu'un qui veut faire rire, et qui au fond n'arrive qu'à la déprime.
13/ « Le sac en plastique ».
Est-ce un morceau mélancolique ?
C'est une chanson plus rêveuse, sur l'image d'un sac en plastique, gonflé de l'époque, et qui se balade au gré des courants. C'est une image, pour moi, de la poésie contemporaine.
14/ « Té-lé-phone ».
Là aussi, on est dans le très contemporain...
Et dans la poésie aussi. Et dans la dépendance. C'est la constatation qu'on fait tous : quand on n'a plus de batterie, qu'est-ce qu'on devient ? C'est devenu un vrai problème.
Joli chorus : « an an an an » !
C'est une forme oubliée du rock'n roll.
15/ « à toi - à toi »
Vous interprétez cette chanson avec votre fille Edie. Est-ce que ça vous a été inspiré par une partie de tennis ?
Plutôt de badminton. Et le « à nous », c'est quand le volant est coincé dans le filet (rires). C'est une chanson de conversation. C'est assez succinct, mais ça exprime que le jeu est souvent le meilleur moyen de communiquer entre parents et enfants. Moi je suis assez pudique, alors c'est l'une des meilleures façons que j'ai de communiquer avec ma fille.
Quel âge a-t-elle ?
17 ans.
16/ « Parivélib' ».
Encore du vécu ?
Oui, j'ai fait la chanson sur mon vélib. J'avais mon téléphone et j'enregistrais au fur et à mesure la chanson qui me venait, en pédalant. C'était un moment extraordinaire.
17/ « La musique ».
Qu'est-ce qui est venu en premier : les paroles où vous donnez juste des noms d'accords, quand vous les connaissez, ou bien la musique ?
Les deux en même temps. Des fois, je ne connais pas tous les noms d'accords. « Fa majeur », ou « sol mineur », me paraissent toujours très mystérieux. Je suis un musicien autodidacte, et c'est ce mystère que j'aime. On m'a proposé d'apprendre le solfège, mais le mystère me stimule beaucoup plus que d'en savoir trop.
C'est le cas pour beaucoup de sujets chez moi. La connaissance n'est pas toujours bienvenue.
18/ « Vieille chaîne ».
Enfin un vraie chanson classique, avec couplet-refrain !
C'est la chanson à l'ancienne. Le sujet s'y prêtait, c'est-à-dire l'obsolescence, les objets auxquels on tient et qu'on balance comme ça... C'est toute une époque qu'on jette ! Comme toutes les autres, c'est une chanson extrêmement premier degré.
19/ « Morts-vivants ».
Tous ces noms que vous citez constituent-ils votre Panthéon personnel ?
Ce sont des gens importants pour moi depuis longtemps. Je les lisais, écoutais, ou j'allais voir leurs films au moment où je faisais les chansons du disque. Il s'agit d'un hommage tout ce qu'il y a de plus sincère.
20/ « Cette mélodie ».
Elle est douce et caressante. Une chanson simple sur le bien-être à deux ?
Oui, mais il y a quand même une interrogation au milieu de la chanson, avec ces arrangements de cordes un peu tordus. On se demande de quelle mélodie il s'agit. La très épanouissante, à la Beach Boys ou à la Laurent Voulzy ? Ou alors le côté Lully complètement barré au milieu de la chanson ? C'est ça qui me plaisait.
21/ « Le rêve ».
Ne serait-ce pas plutôt un cauchemar ?
Si. Encore que tout dépend de quel Johnny il s'agit de sucer... Ça peut être aussi Johnny Depp !
22/ « Juifs Arabes ».
Une chanson réconciliatrice ?
Ça, c'est mon côté catho qui n'y comprend rien, qui ne souhaite naïvement que le bonheur des gens. Cela vient d'un rêve là aussi, où tout le monde s'embrasse dans une espèce de chorégraphie joyeuse et colorée. Le disque avance vers une espèce d'utopie. Enfin, c'est ce que j'ai compris après !
23/ « Musique d'ordinateur ».
Pourquoi chantez-vous la musique de Windows ?
Elle représente la communication, le PC, l'ordinateur... C'est la mélodie qu'on entend lorsqu'on éteint l'ordinateur, je précise !
24/ « Champ de blé ».
Vous aviez envie de quitter l'auditeur sur une jolie récitation ?
Oui, elle est un peu scolaire, comme une prière, ou la lettre de Guy Moquet. Je propose une autre alternative moins personnelle.
Et vous finissez l'album par « Merci, merci, merci », ce qui est gentil.
C'est un retour à la pochette. Merci à mes parents de m'avoir donné la vie.
Que répondrez-vous aux gens qui diront malgré tout que votre album, c'est du grand n'importe quoi ?
Ce n'est pas mon avis forcément, mais chacun pense ce qu'il veut, ce n'est pas un problème.
Propos recueillis par Frédéric Jambon
17:45 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : philippe katerine









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