05.06.1996

Didier Squiban. Mélanges du Bout du Monde

Page Rencontre parue dans Le Magazine du 5 juin 1996

 

Didier Squiban. Mélanges du Bout du Monde

 

Le concert « Penn ar Bed / Musique du Bout Monde » ouvrira les festivités de « Brest 96 ». Il mobilisera une vingtaine d'artistes et un choeur, Choréa d'Ys. Tous interpréteront des compositions que Didier Squiban a écrites pour cet énorme événement. L'album sorti le mois dernier en donne un avant-goût. Une nouvelle balise dans la carrière du brillant compositeur et pianiste brestois, formé à l'école du jazz.

 

Jusqu'à sa participation à « l'Héritage des Celtes », Didier Squiban était un musicien estampillé jazz. Riche d'une solide culture classique, il s'est vite laissé séduire par les notes bleues. Tout au long des années 80, il a multiplié les expériences et échanges avec des artistes de notoriété d'abord régionale, puis bientôt nationale et internationale, s'imposant comme l'un des principaux animateurs de la scène jazz brestoise et armoricaine.

Parallèlement, Didier Squiban a poursuivi ses études de musicologie, jusqu'au concours réussi de l'agrégation.

En fondant le big band « Sirius » en 1990, il a engendré avec une quinzaine de complices un grand orchestre original, sorte d' « ONJ » breton, joliment inventif comme deux albums en témoignent. Mais pour mener carrière, ce type de formation a besoin de subsides pas toujours au rendez-vous.

Rassembleur de « Sirius », Didier Squiban vient à nouveau de démontrer ses talents fédérateurs en mobilisant une impressionnante équipe autour de sa création « Penn Ar Bed ». On y recense bien sûr des jazzmen. Figure de proue : Eric Le Lann. De fortes personnalités des musiques traditionnelles bretonnes et celtiques sont aussi au rendez-vous. Dan Ar Braz est le plus célèbre d'entre eux.

 Reflets jazz et celtiques

Pour refléter les multiples humeurs marines, « Penn Ar Bed » privilégie les instrumentaux. Aux guitare, basse, batterie et piano universels, se mélangent les instruments du jazz (trompette, sax, contrebasse...) et ceux des pays celtes (uilleann-pipes, flûte, bodhran...), dessinant des paysages aux couleurs originales et douces.

Quelques chansons s'intègrent au répertoire, interprétées en breton, français et anglais.

« Penn Ar Bed » sera présenté le 4 juillet au Festival des Tombées de la Nuit de Rennes. Ensuite, le spectacle constituera deux fois l'un des temps forts musicaux du « Grand rendez-vous des marins et des bateaux ».

 Frédéric Jambon

 


"Une synthèse de mon parcours musical"

Après avoir pris ses quartiers à La Vilette à Paris, où il vient de participer à trois spectacles différents dans le cadre du "Printemps celte", Didier Squiban va retrouver sa salle-fétiche : le Vauban à Brest. Tout l'équipage de "Penn Ar Bed" s'y retrouvera les 17, 18 et 19 juin pour préparer ce qui devrait être l'un des événements musicaux de l'été.

Comment est née l'idée du spectacle Penn Ar Bed ?

L'an dernier, avec Gilles Lozac'hmeur qui dirige "L'Oz Production", nous avons eu l'idée de proposer un grand spectacle à la ville de Brest pour "Brest 1996". A l'origine, on pensait à une sorte d'opéra-ballet autour de la mer intégrant même des bateaux dans la mise en scène. Mais c'était trop gros. Nous avons alors soumis un autre projet : une musique de scène originale sur le thème de la mer. Il a été accepté et nous bénéficions d'un budget de 100.000 F pour créer ce spectacle en ouverture de "Brest 1996".

A partir de là, nous avons décidé d'autoproduire le disque "Penn Ar Bed", à la fois pour élaborer et promouvoir le spectacle. Tous les morceaux seront intégrés au concert. D'autres s'y ajouteront. La version scène se développera sur une heure et demie et comprendra plus de chansons, qui ne représentent qu'un tiers du disque.

Tous les morceaux sont de votre composition ?

Oui, à l'exception d'un petit nombre d'inserts traditionnels que j'ai arrangés pour la circonstance. Quant aux textes, ils sont de Yann-Fanch Kemener et de Manu Lann Huel.

"Penn Ar Bed" est un peu la synthèse de tout ce que j'ai fait. Le thème premier est celui de la mer, que je connais bien puisque j'ai travaillé pour Océanopolis. Il y en a également un second : la Bretagne. Je suis breton et n'ai contacté que des musiciens bretons pour le projet.

C'est un peu le résultat de mes rencontres de ces dernières années. On retrouve Manu Lann Huel qui m'a ouvert à tout ce qui est texte, poésie ; Yann-Fanch Kemener auprès de qui j'ai redécouvert la musique traditionnelle ainsi que d'autres membres de l'Héritage des Celtes ; Alain Trévarin qui m'a fait aimer l'accordéon ; Eric Le Lann et des musiciens de Sirius qui représentent le jazz... Sans oublier mes connaissances personnelles en musique classique, réminiscentes par exemple dans le morceau "Irlande".

On assiste dans "Penn Ar Bed" à des dialogues insolites, comme celui où la trompette d'Eric Le Lann répond à la guitare de Dan Ar Braz.

Ca, c'est dans "Finis Terrae". Dan Ar Braz fait un solo très blues. Eric Le Lann, lui, prolonge son propre univers sur ce morceau construit à partir d'un hanter dro. Mais en fait, la danse bretonne ressemble ici plus à une danse irlandaise. Tout est mélangé.

L'aventure "Penn Ar Bed" vous éloigne du jazz pur. Est-ce un choix délibéré ou de circonstance ?

Actuellement, les temps sont durs pour les jazzmen. Et pas seulement pour des big bands comme Sirius qui nécessitent de pouvoir disposer d'un budget conséquent pour pouvoir tourner.

Cela tient en partie au fait que la musique bretonne marche actuellement vraiment bien ici. Les petites salles programment plus volontiers des concerts de traditionnel, ou alors de musiques rock ou assimilées. Du coup, le jazz tombe. Dans les salles grosses et moyennes, comme le Vauban à Brest, c'est le marasme. Pourtant, la période où le Vauban accueillait 30 concerts de jazz, et le Quartz trois ou quatre très gros au cours de la même saison, n'est pas si éloignée. Oui, c'est un problème de subventions, donc de convictions des politiques.

Alors c'est sûr que lorsqu'un musicien en a marre de galérer dans un style donné, il cherche autre chose.

Vous vous êtes orienté vers des climats plus celtiques ?

J'ai eu la chance assez incroyable de jouer dans l'Héritage des Celtes, et d'y rencontrer un nouvel esprit en même temps que de nouveaux musiciens. Yann-Fanch Kemener en particulier. Ca a été le coup,  de foudre ! Il m'a montré les mélodies traditionnelles - dont ma connaissance remontait surtout à des souvenirs d'enfance - et ça a débouché sur notre duo le disque "Enez Eusa", puis le spectacle "Ile-Exil".

Ce qui est pour moi très important, c'est que dans ce duo, je suis aussi libre que dans mon trio jazz. On y pratique une musique vivante, improvisée de mon côté, interprétée de celui de Yann-Fanch. J'ai toute latitude pour changer les notes, les climats, les harmonies.

Allez-vous vous consacrer plus particulièrement à ce duo dans les mois qui viennent ?

J'ai envie d'aller dans trois directions. Le spectacle "Ile-Exil" avec le récital de Yann-Fanch est primordial. Très important également, la création du groupe An Tour Tan (le phare), qui jouera les compositions de "Penn Ar Bed" avec un nombre de musiciens réduit à une dizaine pour faciliter les tournées.

Enfin, je veux concrétiser un projet vieux de dix ans : présenter un répertoire en piano solo. Un mélange de compositions, d'improvisations et d'emprunts, dans l'esprit de tous les jazzmen qui font du piano solo.

Propos recueillis par F.J.

 

Trois disques, trois livres

Didier Squiban a bien voulu nous citer trois de ses disques et trois de ses livres de chevet.

Disques. "My funny Valentine" de Miles Davis. "Heavy Weather" de Weather Report. "You must believe in Spring" de Bill Evans.

Livres. "Le mystère de la chambre jaune" de Gaston Leroux. "L'île aux trente cercueils" de Maurice Leblanc. "Le parfum" de Patrick Suskind.

 

Repères

Discographie. Jazz : "Tendances" (1990), "Jazz à Vauban" (94) + deux albums avec le big band Sirius : "L'or de l'île de Carn" (92) et "Bangor" (95). Divers : "Océanopolis / l'Odyssée de la mer" (92), "La valse des Orvilliers" avec l'accordéoniste Alain Trévarin (93). Avec Yann-Fanch Kemener : "Enez Eusa" (95) et "Ile-Exil" ("représentation sonore" de leur spectacle commun ; à paraître). Didier Squiban participe aussi à l'album "Dan Ar Braz et les cinquante musiciens de l'Héritage des Celtes en concert" (95). "Penn Ar Bed" est sorti en mai 1996. 

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