13.03.1996

Cesaria Evora. Bouleversante et universelle

Page Rencontre parue le 13 mars 1996 dans Le Magazine

Cesaria Evora a une voix magnifique ? C'est plus que cela. La chanteuse cap-verdienne possède un supplément d'âme qui est la marque des très grandes. Dans son  créole portugais, elle exprime des émotions d'une portée universelle. Comme l'étaient celles que transmettaient Billie Holiday et Edith Piaf, auxquelles on la compare souvent.

Elle chante depuis toujours. Les Occidentaux auront toutefois attendu qu'elle soit grand-mère pour découvrir cette voix des îles. Des îles chaudes et arides, mouillées au large du Sénégal, petits bouts d'Afrique dont le nom est une invitation au voyage et au rêve : le Cap-Vert.

Morna et coladera

Cesaria Evora est née en 1941 à Mindelo, port de l'île de Saint-Vincent. A l'époque, l'archipel était encore une colonie portugaise. Celle qu'on surnomme Cize est la nièce de B. Leza, le plus grand compositeur de mornas, ces chansons influencées par le fado, d'une beauté et d'une nostalgie bouleversantes ("Sodade").

Son oncle est mort dans la misère lorsqu'elle était enfant. Au Cap-Vert, la musique peut rapporter des applaudissements, quelques verres, mais pas d'argent. Quand adolescente, Cesaria Evora commence à interpréter en public mornas et coladeras (des chansons enjouées, propices à danser "collé-serré"), elle gagne surtout l'estime de ses auditeurs.

Son art lui vaut bien des invitations à enregistrer des disques au Portugal, mais ils demeurent confidentiels. Et Cesaria Evora continue d'animer les soirées de Mindelo jusqu'à l'indépendance, en 1975. Dès lors, craignant le gouvernement révolutionnaire, les compagnies maritimes et leurs joyeux équipages délaissent l'archipel. Ajoutez à ce fait que la moitié de la population masculine émigre en quête de travail, que les hommes qui restent au pays sont infidèles, et vous devinerez pourquoi les mornas de Cesaria expriment une si profonde mélancolie.

Tournée mondiale

En 1985, une association la persuade de venir faire un nouveau disque à Lisbonne. Elle redonne des concerts dans la capitale portugaise. Pendant ce temps, José Da Silva, un jeune Français d'origine cap-verdienne qui a eu accès à ses enregistrements, tombe sous le charme de sa voix envoûtante. Il va finir par convaincre Cesaria Evora de l'accompagner à Paris pour y enregistrer de nouveau. "La diva aux pieds nus" paraît en 1988, suivi d'autres albums, dont "Miss Perfumado" en 1992. En France, en Europe, un public de plus en plus large la découvre, goûte aux arrangements délicats de ses morceaux (utilisant notamment le "cavaquinho", petite guitare à quatre cordes), fond à l'écoute de cette grande dame inclassable.

Aujourd'hui, "Miss Perfumado" s'est vendu à 210.000 exemplaires en France et 95.000 ailleurs. "Cesaria", le dernier opus de Cize, a séduit 100.000 acheteurs ici et autant aux Etats-Unis, où elle a effectué une première tournée triomphale l'an dernier. Elle y retournera à l'automne, après s'être produite au Brésil et en Asie.

Cesaria Evora apprécie sa gloire nouvelle parce qu'elle a enfin pu acheter la maison de ses rêves à Mindelo. Sinon, ne comptez pas sur elle pour changer. Elle chantera toujours les pieds nus, et, lorsqu'au cours d'un récital elle ressentira le besoin de souffler, elle s'installera à la petite table qu'elle fait dresser sur la scène et s'y désaltérera le temps qu'elle jugera nécessaire.

Frédéric Jambon

 

  

 

 

 

 


"Je ne me suis jamais rabaissée"

Fin février, avant de se produire à guichets fermés au CLC du Guilvinec, Cesaria Evora nous a reçus dans son hôtel de Plomeur. La barrière de la langue exigeait la présence d'un traducteur. Son compatriote Alfonso Spencer a rempli ce rôle.

La nonchalance de l'artiste est toute apparente. Quand un sujet la touche particulièrement, sa voix devient vive et son créole plus mélodieux encore.

Vous aimez l'existence voyageuse qu'impliquent les tournées ?

Oui, j'aime beaucoup ça. Même si je me dis que si j'avais pu faire des tournées plus tôt, lorsque j'étais plus jeune, je serais peut-être chez moi en ce moment en train de me reposer (rires). Mais c'est comme ça. Au Cap-Vert, on a du mal à trouver des gens pour nous aider. Moi, j'ai eu la chance de rencontrer José Da Silva qui m'a emmenée en France.

Quand vous êtes-vous rencontrés ?

En 1987, au Portugal. A ce moment-là, je chantais cinq soirs par semaine dans un club de Lisbonne. C'est là que José, qui était venu avec sa femme, m'a connue. Il m'a proposé de travailler ensemble, et ça a continué jusqu'à aujourd'hui.

Avant cette rencontre, comment viviez-vous ?

J'avais ma vie au Cap-Vert. Il y avait beaucoup de bateaux et je chantais dans les navires de guerre, dans les bars, les soirées pour étrangers... J'avais enregistré des disques, mais ils ont été à peine distribués. Un en 1962, un en 1964. En 1985 et 1987 également, mais ce sont des albums qui n'ont pas été lancés sur le grand marché. Pendant une dizaine d'années, à partir de 1975, je n'ai plus chanté. Je travaillais à la maison, je m'occupais de ma mère, j'ai eu des enfants. J'ai toujours lutté quand même ! Je ne me suis jamais rabaissée, que ce soit du temps des colons ou sous le gouvernement actuel. J'ai recommencé à chanter en 1985, parce que j'ai été invitée à le faire par une association de femmes du Cap-Vert.

Aujourd'hui, grâce à vous, on connaît la morna et la coladera. Ce sont des genres spécifiquement cap-verdiens ?

La morna et la coladera sont typiques de l'île de Saint-Vincent. Par contre, ailleurs dans l'archipel, on trouve d'autres rythmes, d'autres cultures. Je les connais, mais mes habitudes et mon créole sont ceux de Saint-Vincent. J'aime les autres musiques, seulement je ne les chante pas. La morna de Brava est belle si elle est interprétée par les gens de Brava. La tabanca et le funana sont bien joués par les gens de Praia, ce sont eux qui s'expriment le mieux là-dedans. Chaque île a son style.

Votre répertoire inclut-il des classiques de votre pays ?

Oui, il y a des morceaux que moi et d'autres Cap-Verdiens chantons et qui ont fini par devenir des standards. J'interprète aussi des chansons de jeunes auteurs de mon pays qui vivent loin du Cap-Vert, en France ou ailleurs, mais qui écrivent dans leur langue d'origine.

Avez-vous une affection particulière pour l'une de vos chansons ?

Pas vraiment. Encore que "Miss Perfumado" occupe une place importante. C'est avec ce morceau que mon succès a démarré en France. Aujourd'hui, l'album est double disque d'or.

Dans votre dernier opus, "Cesaria", vous chantez en français votre amour pour votre "petit pays". Pourriez-vous vivre ailleurs qu'au Cap-Vert ?

Non, parce que c'est là où j'ai ma petite vie, mes habitudes, mes amis. J'habite une grande maison avec mes enfants, ma mère et mes petits-enfants. On est tous ensemble, sauf le soir où je rejoins une autre maison où je me suis fait mon petit ghetto (rires).

Votre succès a-t-il modifié l'attitude de vos compatriotes à votre égard ?

Les Cap-Verdiens sont très très contents de ce qui m'arrive. Ils me considèrent un peu comme leur ambassadrice. D'ailleurs, lorsque je pars en tournée, il y en a beaucoup qui me suivent depuis là-bas par la télé, la radio... A mon retour, ils me parlent, me demandent où je suis allée. Souvent, je dois leur indiquer l'itinéraire exact que j'ai suivi. Et puis, lorsque je me repose après une série de concerts, j'ai aussi la visite de beaucoup d'étrangers qui veulent me voir là, chez moi.

Vos pieds nus symbolisent-ils votre liberté ?

Non, non, ce n'est pas un symbole, j'ai toujours été libre. Dans mon pays, j'ai toujours les pieds nus et j'ai l'habitude de chanter ainsi. C'est pour ça que sur scène, je ne porte pas de chaussures, je me sens plus à l'aise. Même si ça a parfois dérangé certains.

Un jour, au Cap-Vert, des gens de la haute société m'avaient invitée à venir chanter pour une réception, mais ils voulaient m'obliger à porter des chaussures. Il y a même une personne qui m'a forcée à en mettre, parce qu'elle trouvait que ça faisait bien. J'ai parcouru le couloir avec elles, mais je ne les supportais pas, les ai enlevées et ai chanté ainsi. A la fin, j'ai repris les chaussures et suis partie avec (rires).

Sur les bateaux de guerre, même sur les grands voiliers école, j'allais chanter pieds nus. Je ne voyais vraiment pas pourquoi j'aurais agi différemment pour une soirée de particuliers en vacances.

Propos recueillis par F.J.

 

Trois disques

Comme aux interlocuteurs précédents de notre page "Rencontre", nous avons demandé à Cesaria Evora si elle voulait bien nous conseiller trois disques et trois livres. Elle n'a pas appris à lire, aussi s'est-elle contentée de nous citer les noms de ses chanteurs favoris, dont elle apprécie toute l'oeuvre : Edith Piaf, Charles Aznavour et la Portugais Amalia Rodriguez.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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