20.07.2006

Johnny Hallyday. "Exister, c'est insister"

Interview parue le 20 juillet 2006 dans le supplément spécial Johnny Hallyday aux Vieilles Charrues 

Johnny au micro

Jean-Claude Camus, le producteur de Johnny Hallyday, avait prévenu : son protégé ne donnerait aucune interview une fois le « Flashback Tour » démarré. Seule possibilité de s’entretenir avec l’idole des jeunes : assister à la conférence de presse organisée le 31 mai dernier dans le salon d’honneur de Paris-Bercy. Une centaine de journalistes francophones, dont les représentants du Télégramme, étaient au rendez-vous.
Avant d’entamer son marathon de 114 dates, un Johnny décontracté et plein d’humour a alors présenté son nouveau show, ouvert la boîte à « souvenirs souvenirs » et livré quelques confidences.
Plusieurs membres de son équipe étaient à ses côtés dont Yvan Cassar, qui signe les orchestrations du nouveau spectacle, Bernard Schmitt, le créateur des décors, et Jean-Claude Camus.
La parole est à Johnny, toujours derrière le micro, mais cette fois d’interviewé.


"Exister, c'est insister"

UN SPECTACLE, DEUX DÉCORS
« J’ai voulu faire un spectacle nouveau par rapport auxanciens avec un décor qui change. Pour la première partie, imaginons un bombardement et une ville détruite. Tout commence dans un opéra qui aurait été touché, avec des rideaux, des colonnes détruits... Ça rappelle un peu l’ambiance du film « Sin City » avec Bruce Willis.
Dans la deuxième partie, pas vraiment futuriste, disons actuelle, on retrouve un univers plus moderne, moins destroy. C’est là qu’apparaissent les grands écrans, les choses qu’on retrouve habituellement dans les spectacles de rock’n roll ».

PRESQUE PARTOUT PAREIL
« Le décor est partout pareil, que ce soit au Palais des Sports ou à Bercy, en tournée en province ou dans les festivals. Seulement s’il reste le même, il s’agrandit ou rétrécit en fonction de la taille des scènes.
Le programme des chansons sera lui aussi approximativement le même partout. Ceci dit, nous avons répété plus de chansons que nous n’en faisons sur scène pour pouvoir éventuellement intercaler des morceaux différents d’un endroit à un autre. Parce qu’il est certain que les chansons adaptées au stade de Marseille ne sont pas forcément les mêmes que celles qui conviennent à l’Olympia ».

ROCK

« C’est un spectacle beaucoup plus rock que d’habitude. Et avec des tendances blues : parce que toute la musique, elle vient de là, elle vient du blues (rires) ! ».

DES ANCIENNES
« Je ne voulais pas refaire toujours les mêmes chansons. Bien sûr, il y en a encore « Gabrielle » ou « Que je t’aime », ce sont des incontournables. Mais j’ai voulu interpréter aussi des chansons plus anciennes que je n’avais plus faites depuis les années 69/70 telles que « Voyage au pays des vivants » ou « Rivière... ouvre ton lit ». Elles ont été complètement remises au goût du jour orchestralement sous la baguette magique d’Yvan Cassar ».


TROIS INÉDITS
« Il y a trois inédits, dont une chanson que j’aime personnellement beaucoup et que j’ai faite en blues - parce que je m’oriente maintenant un petit peu plus vers le blues. Le texte est de Jean-Louis Seigner, qui est le père de Mathilde Seigner. Ça s’appelle « Tout seul au milieu d’un lac »... sur un vieux bateau qui craque... Cela ne vous dit rien pour l’instant mais quand vous l’entendrez, vous verrez que le texte est très beau.
Il y aura plein d’autres surprises.
Je termine par une très jolie chanson qu’Yvan Cassar m’a un petit peu forcé à interpréter au départ, et que je me suis finalement mis à aimer.
C’est une chanson formidable : « La quête » de Jacques Brel, qu’il interprétait dans la comédie musicale « Don Quichotte ».

L’INACCESSIBLE ÉTOILE
QUESTION.- Dans la chanson de Brel « La quête », l’interprète cherche à atteindre « l’inaccessible étoile ». Est-ce également votre cas ? L’avez-vous déjà frôlée ou touchée ?
JOHNNY.- « Oui je l’ai frôlée, mais je crois qu’on ne l’atteint jamais, l’inaccessible étoile. Et c’est justement cela qui donne de l’espoir : pouvoir se dire j’y arriverai, j’y arriverai, j’y arriverai ! Exister, c’est insister ».


GROUPE
« J’ai fait quelques changements de musiciens pour cette tournée. J’ai toujours gardé mon guitariste-fétiche Robin Lemesurier, de même que
l’autre ancien guitariste, Rejean Lachance qui est canadien. Par contre, j’ai changé le bassiste, le batteur. Nous avons aussi une nouvelle choriste. Elle s’appelle Amy Keys, elle est américaine, et elle est extraordinaire ! Je fais un ou deux duos avec elle pendant le spectacle dont « J’oublierai ton nom », comme lorsque je l’avais interprété à l’origine avec Carmel.
Elle fait la partie en anglais et moi la partie en français ».

CHANSON CLASSIQUE
FRANÇAISE
« J’aime bien finir mes spectacles par une chanson classique française, comme cette fois « La quête » ou auparavant « Non rien de rien » d’Edith Piaf. Même si on fait du blues, même si on fait du rock’n roll, ça reste des petits bijoux qu’il ne faut pas oublier. Evidemment, je les interprète à ma façon. En tout cas, ce sont de jolies chansons qui méritent qu’on ne les laisse pas de côté ».

TRÈS BRUT, TRÈS PUISSANT
YVAN CASSAR.- « Cette année, l’effectif musical est très audacieux. On a fait le choix d’une équipe resserrée avec des guitaristes, une rythmique et des percussions, comme il n’y en avait pas eu depuis bien longtemps dans un spectacle de Johnny. Pas de synthé, juste un saxophoniste, très peu de choristes : le dispositif est énergique, brut. On le sent très puissant ».

"Je me sens plus en forme qu'à trente ans"

SÉLECTION DES MUSICIENS
« En général je fais auditionner les gens chez eux, pour ne pas les déranger. J’auditionne d’abord sur vidéo. Quand j’ai reçu les vidéos, disons d’une dizaine de guitaristes, je les regarde toutes et je choisis : oui, celui-là a quelque chose, non lui n’a pas le style musical que je veux... C’est un tout. Par contre, ça s’est passé différemment avec Amy Keys. Elle est venue par ses propres moyens d’Amérique à Londres pour passer l’audition filmée. J’ai vu une dizaine de chanteuses, mais quand ça a été son tour, j’ai tout de suite dit : c’est elle qu’il me faut ! C’est une choriste mais c’est également une grande artiste soliste aux Etats-Unis. Elle a déjà chanté avec Sting, Phil Collins... ».

INVITÉS
« Il n’y aura pas d’invités sur scène parce qu’on m’a souvent reproché d’en avoir beaucoup et que finalement je chantais moins. Alors j’ai décidé de faire le spectacle seul avec mon groupe. Maintenant, ça n’exclut pas que si un ami veut venir chanter avec moi, par exemple en province, il sera le bienvenu. Mais ce n’est pas prévu ».
 

TENUES DE SCÈNE
« J’ai été voir le merveilleux spectacle de Mylène Farmer et j’ai trouvé que les costumes que lui avait faits Franck Sorbier étaient vraiment bien. Du coup, c’est lui qui a fait les miens pour cette tournée. Moi, je n’ai pas vraiment eu le temps de m’en occuper puisque je suis parti répéter à Los Angeles. C’est ma femme qui s’est chargée de tout avec Franck. Mais j’étais informé : je recevais des fax, des dessins. Et puis Laeticia m’a amené à Los Angeles des dessins, des tissus, des cuirs à choisir.
Non, il n’y aura pas de dentelle, no way ! Depuis " Itsy bitsy petit bikini", je ne mets plus de dentelle (rires) ».

RÉPÉTITIONS À LOS ANGELES
« J’ai répété le spectacle à Los Angeles parce que j’adore cette ville où j’ai vécu pendant dix ans dans les années 70. J’ai beaucoup d’amis là-bas. La plupart de mes musiciens sont de là-bas, c’était plus facile pour répéter. Et puis ça me donne de l’aération d’aller dans un pays où on me connaît moins, où je peux aller faire mon marché tranquille. En plus, je peux faire de la moto là-bas, il y fait beau ! ».

PRÉPARATION PHYSIQUE
« Je ne suis pas une préparation physique spéciale avant une tournée, je fais du sport un peu toute l’année. J’en fais d’abord pour moi, et puis par respect : de ma famille, de mes amis, du public qui vient me voir.
Faire du sport, ça me donne de l’énergie. Les jours où je n’en fais pas, j’ai moins la pêche. Aujourd’hui, grâce au sport, je me sens plus en forme qu’à 30 ans. Faites du sport ! ».

TAILLE DES SALLES
« Quand j’ai débuté, c’était en première partie, à l’Alhambra, un music-hall parisien qui malheureusement n’existe plus. Je faisais la première partie de Raymond Devos qui m’avait donné ma chance à l’époque. Bruno Coquatrix vient me voir à l’Alhambra et me dit : "L’année prochaine, tu seras la vedette de l’Olympia". Bon, j’avais évidemment le trac, et je passe à l’Olympia.
Quelques années plus tard, on me propose de faire le Palais des Sports. Alors c’est vrai que de l’Olympia au Palais des Sports, c’est beaucoup plus grand ! Je me suis dit : oh la la, c’est énorme ! Mais ça s’est très bien passé. Finalement, la deuxième fois que je passe au Palais des Sports, le patron me dit, on est en train de construire Bercy et j’aimerais que ce soit le lieu de ton prochain passage. Il m’y emmène le lendemain et je me dis, c’est trop immense, jamais je ne pourrai chanter dans un endroit pareil. Puis finalement je le fais et ça fonctionne très
bien. Après, on m’a fait faire le Stade de France qui me paraissait gigantesque. Alors maintenant, lorsque je reviens à Bercy, j’ai l’impression que c’est tout petit. Comme quoi on s’habitue à tout ! ».

"J'ai de plus en plus le trac"

FESTIVAL DES VIEILLES CHARRUES
« Je suis très content de le faire. D’abord parce que j’ai beaucoup d’amis bretons. Je vais souvent à Quiberon. Ils sont fous de joie que je passe aux Vieilles Charrues parce qu’ils vont pouvoir venir. C’est moins long pour eux que quand je passe à Paris.
Et puis les Vieilles Charrues sont un festival de renommée. Moi, ça me fait très plaisir de le faire. Surtout que j’adore l’ambiance
des festivals : ça sort du contexte de la traditionnelle tournée et cela permet de côtoyer un public un peu différent. On avait un peu perdu ça en France et c’est bien que ce soit revenu. Parce que ça correspond aux envies des gens, je crois ».

JOUER À LA CAMPAGNE
« Jouer à la campagne, ça me rappelle des souvenirs. Au début où j’ai rencontré Jean-Claude Camus, donc il y a bien longtemps, lorsque nous étions jeunes et beaux..., j’arrive comme ça dans un champ. Et puis je vois une tente qui était en train de se monter. La première habitation
était à au moins 35 km. Il n’y avait que des vaches dans le pré. Alors j’ai demandé : mais qu’est-ce qu’on fout ici ? En plus il avait plu, il y avait de la boue partout...
Il y avait une espèce de petite caravane. J’y vais pour me changer et j’attends. Et vers 9 h du soir, j’entends un boucan, mais un boucan ! Des gens qui crient : Johnny ! Johnny ! Je sors de la loge pour aller derrière la scène : il y avait 25.000 personnes ! Alors j’ai dit : mais d’où ils viennent ? Donc vous voyez, les prés, ce n’est pas si mal, parce qu’on n’y trouve pas que des vaches ».

BÉNÉVOLES
JEAN-CLAUDE CAMUS.- « Je voudrais tirer un grand coup de chapeau aux festivals qui nous accueillent dans de petites communes. Ce sont des gens extrêmement courageux car il s’agit d’équipes de bénévoles alors que dans les grandes villes, les concerts sont organisés par des professionnels. Et croyez-moi, faire venir l’usine Johnny Hallyday, c’est très compliqué. Alors moi je dis bravo et merci à toutes ces équipes de bénévoles. »

PALAIS DES SPORTS 1961 : ÉPOQUE BLOUSONS NOIRS
« Au Palais des Sports en 1961, ce n’était pas un spectacle de Johnny Hallyday mais un festival de rock’n roll avec pas mal d’artistes du moment. Moi, je ne chantais que cinq chansons. C’était une époque différente d’aujourd’hui : les gens venaient moins pour la musique que maintenant. C’étaient alors des réunions de blousons noirs issus de bandes différentes, de quartiers différents qui venaient surtout pour s’affronter, pour foutre le bordel je dois dire. Ils cassaient des chaises parce qu’à l’époque, si on ne le faisait pas, c’était qu’on n’allait pas voir durock’n roll !
Moi, je l’ai toujours déploré. J’ai vu un jour Bill Haley en spectacle en France. Ils cassaient des chaises dans la salle et Bill Haley leur a dit d’arrêter, qu’on n’était pas là pour casser mais pour s’amuser. Je pense que c’est exactement ce qu’il fallait dire ».

ALBUM DE BLUES EN 2007
« J’ai un album de blues en projet pour l’année prochaine. On cherche des titres parce qu’il ne s’agit pas de faire n’importe quoi sous prétexte de faire du blues. Si on fait du blues purement traditionnel avec uniquement des tadada tadada tada tada, au bout de deux chansons, les Français risquent de trouver ça un peu long. Donc ce que je recherche, c’est de faire du vrai blues mais qui intéresse mélodiquement les gens ».

MUSIQUES PRÉFÉRÉES
« J’aime bien écouter toutes les musiques, d’ailleurs mon métier veut ça. Mais ma musique de prédilection, c’est plutôt le blues, le rythm’n blues... J’adore les Stones, j’adore Bono. C’est ça le style de musique que j’écoute pour mon plaisir ».

PUBLICS
« Il y a peu de différences entre les publics suisses, belges ou français. Ils sont enthousiastes quand on leur montre quelque chose de bien et moins lorsque ce n’est pas pas le cas - on peut se tromper dans la vie. De toute façon, il n’y a pas de mauvais public, il n’y a que de mauvais
artistes. Mais par rapport à 1961 où les gens venaient pour casser des chaises, tout a changé.
Aujourd’hui, les gens viennent pour passer une bonne soirée. Ils commencent par acheter un billet : donc ça coûte déjà cher. Dès le départ, ils sont enthousiastes en rentrant dans la salle. Nous, nous sommes là pour leur donner ce qu’ils attendent, ce qu’ils ont envie d’entendre. Ils sont contents et c’est ça le but ».

CHIFFRES : SPECTATEURS, BUDGET
JEAN-CLAUDE CAMUS.- « Je pense que, comme en 2003, nous allons frôler le million de spectateurs. Avant même que n’ait démarré le Flashback Tour, plus de 800.000 places ont été vendues sur Paris et l’ensemble de la France. Quant au budget, disons que c’est à peu près celui d’un bon long métrage. En francs, cela aurait fait environ 50 millions. Johnny Hallyday demande beaucoup de choses pour aller en scène
(rires) ».

SE RENOUVELER
BERNARD SCHMITT.- « Le problème qu’on rencontre avec Johnny et ses 40 ans de carrière, c’est qu’il est déjà arrivé sur scène et qu’il en est reparti de mille manières différentes. Cette fois, on a eu envie de l’emmener vers un univers auquel il n’avait encore jamais touché, c’est-à-dire celui de l’opéra. Bon, quand on dit Hallyday et opéra, il faut faire un ajustement. Et l’idée de bombarder l’opéra m’a semblé bonne... Ce n’est pas de la surenchère, même si cette plaisanterie remplit quand même quinze semi-remorques.
On a aussi voulu créer un univers un peu BD. Le fait qu’il y ait deux décors fait que le public assiste au bout du compte à deux spectacles très différents l’un de l’autre ».

PAS DE FILM AVEC JOHNNY DEPP
« On m’a proposé de tourner au cinéma dans le nouveau « Pirates des Caraïbes » avec Johnny Depp. Comme ça tombait pendant ma tournée, j’ai dû refuser, à mon grand regret. Mais enfin, on ne peut pas faire deux choses en même temps ».

DEMANDE DE NATIONALITÉ BELGE
« Pour l’instant je suis français. Je ne sais pas encore où j’en suis mais de toute façon, ça fait partie de ma vie privée. C’est une envie que j’avais par rapport à mes sentiments personnels, sans renier la France. Et puis ça ne regarde que moi après tout ».

COMME LES BÉBÉS
« J’ai de plus en plus le trac. Je ne sais pas si c’est lié au vieillissement. Là, vous me voyez décontracté, mais à l’intérieur, je ne le suis pas du tout. Je pense à la première fois où je vais aller faire ce spectacle et je me demande : est-ce que je ne me suis pas trompé ? Est-ce qu’il ne va pas y avoir une panne technique ou je ne sais quoi ? Cela requiert du temps avant de prendre sa place sur scène.
A 20 ans je n’avais pas le trac. A cette époque, c’était : il faut y aller ? Bon, on y va. En ce moment, cette peur de m’être trompé m’empêche de dormir. Alors je dors une heure, je me réveille une heure... Je fais comme les bébés : une heure je dors, une heure je pleure (rires) ! ».

Propos recueillis par Frédéric Jambon

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