Quels sont les chants qu'on entend dans votre nouvel album, « Chants dans la nuit » ?
Ce sont des chants bretons qui proviennent de collectage. C'est curieux, quand on atteint la cinquantaine, j'ai constaté avec plusieurs personnes qu'on a envie de créer, mais aussi de rappeler ce qui a pu être marquant dans sa propre existence. Et moi, les premières fois où j'ai ressenti quelque chose de fort par rapport à la musique bretonne, ça a été par le biais de la voix des gens. Mon père était charcutier dans le Pays d'Auray. Vers sept ans, quand je l'accompagnais dans les fermes acheter des porcs, j'étais frappé par la puissance des voix. Vivant en plein air, les gens avaient besoin de parler fort et haut. Et quand ils chantaient, ils le faisaient fort et haut également. Ça m'a intéressé de les enregistrer. Dans la vague des années 70, j'ai fait du collectage comme tout le monde. Mon père faisait pour moi du repérage dans les fermes où l'on chantait et demandait aux gens si je pouvais passer les enregistrer. On venait en mobylette à deux ou trois copains. J'ai gardé ces enregistrements. J'en ai plus tard refait d'autres de meilleure qualité avec les mêmes personnes.
Vous les avez conservés comme des trésors ?
Oui, parce que ces personnes, qui sont toutes décédées aujourd'hui, possédaient des voix qu'on n'entendra plus à l'avenir. J'ai voulu les utiliser, plutôt comme des instruments d'ailleurs, même si le disque s'appelle « Chants dans la nuit ». Et comme il ne s'agit pas de faire de nostalgie ou de passéisme, j'ai eu envie de mettre tout ça dans un cadre de musique actuelle.
Pourquoi le choix d'un environnement à dominante électro ?
Je trouve que le mot électro est galvaudé, alors je préfère ne pas l'utiliser. Dans le disque, j'utilise de nouvelles technologies, des machines, des ordinateurs, un studio d'enregistrement... Mais il n'y a rien de bien nouveau là-dedans. Il y a un siècle, on utilisait des machines aussi impressionnantes pour l'époque, comme le saxophone. À chaque fois, on imagine faire quelque chose de très moderne. À tel point que le biniou dans les années 1930 n'était plus du tout à la mode. On préférait marier ses enfants au son de l'accordéon.
Pourquoi avez-vous numéroté vos chants plutôt que de leur donner des noms ?
Parce que quand on fait du collectage, on se rend vite compte qu'un même air servait à plusieurs chansons.
Dans le « Kan deu », on entend un chanteur breton, un bluesman américain et même les soeurs Goadec accompagnés de machines, dobro, cornemuses... Comment avez-vous construit ce morceau, représentatif des mélanges de l'album ?
Le principal chanteur, c'est Job « Kerlagad ». Il s'appelait Guillam mais tout le monde l'appelait ainsi, du nom de son village. Il est né en 1905 et décédé en 1995, je crois. C'était le plus proche voisin de ma mère qui est née à La Trinité-sur-Mer. C'était un joyeux luron célibataire qui était invité dans les fermes parce qu'il était un bon ouvrier agricole et parce qu'il mettait de l'ambiance en chantant. On l'a enregistré de nombreuses fois dans les années 70/80. Un de mes vieux fantasmes, c'est de mélanger les choses sans les changer et de mettre le doigt sur leurs similitudes. J'ai remarqué qu'il y en avait entre le chant de Job Kerlagad, enregistré vers 1980, et celui de Charley Patton, un bluesman enregistré dans le Mississippi en 1929. À l'écoute de ce morceau, il y a comme une joute entre les deux. Ce qu'interprète Job est sans paroles. Ce sont des airs de sonneurs qu'il me chantonnait. Quand on met ensemble Charley Patton et Job, ça fonctionne parce qu'on est dans la même gamme, la même intonation et le même esprit.
Et que viennent faire les soeurs Goadec dans ce titre ?
Une toute petite apparition au milieu de la chanson. J'ai utilisé leurs voix comme des instruments de musique. Pas pour faire un clin d'oeil, mais parce que c'était intéressant qu'elles interviennent juste à cet endroit-là.
Vos albums sont très différents les uns des autres. Quel lien y a-t-il, par exemple, entre « Jour de fête et fête de nuit », « Monsieur Kerbec et ses Belouzes » et « Chants dans la nuit » ?
« Jour de fête et fête de nuit » est un reportage sonore, disons en 1852. C'est comme si je m'étais baladé avec mon micro dans une société paysanne que les ethnologues appellent la société traditionnelle. Avec « Monsieur Kerbec et ses Belouzes », on est 100 ans plus tard. Cet album constitue une sorte de diptyque avec un autre, « Kof a kof ». Ce sont deux disques de music-hall breton. À chaque fois, c'est du film sonore. J'aime bien cette expression. Disons que je me suis amusé à mettre en scène la réalité.
Y a-t-il toujours une dimension cinématographique dans vos compositions ?
Je crois. Et c'est vrai que j'aimerais bien faire une musique de film. En attendant, pour le spectacle « Chants dans la nuit », je travaille avec un vidéaste qui s'appelle Jonathan Fontaine. Il y aura un mélange d'images de création et d'archives. Elles seront traitées un peu comme le sont les musiques que j'ai choisies pour ce disque-là. L'idée, c'est de présenter un travail autant visuel que musical. Il y aura un groupe complet sur scène, avec des machines mais pas de chanteurs. Je ne voulais pas remplacer les voix du disque, au timbre ancien si particulier, par celles de chanteurs d'aujourd'hui. Moi, je jouerai des claviers et de la bombarde.
Comment définissez-vous votre musique ?
Comme de la musique actuelle, bretonne. Pas de la musique bretonne. Le problème en Bretagne, c'est qu'on veut absolument montrer qu'on est breton. On est toujours à « défendre » quelque chose. Et du coup, on reste sur la défensive. Comme à la Breizh Touch, qui, pour moi n'est pas une référence. Je ne remets pas en cause les gens qui y sont allés, d'autant plus que c'était de qualité. Mais est-ce que ça correspond à ce que je veux présenter de la Bretagne ? Il y avait peut-être à faire quelque chose de plus actuel que de montrer des bagadoù qui défilent. Et puis la musique bretonne, c'est quoi ? On en parle presque comme d'une religion : respect de la tradition et tout ça. Cela veut dire musique traditionnelle, de nos grands et arrière-grands-parents. Sinon on ne sait absolument rien de ce à quoi elle ressemblait en 1800 ! Le biniou koz est apparu vers 1808. On n'en a aucune trace auparavant. Alors, il vaut mieux dire qu'on fait de la musique d'aujourd'hui, et voilà.
Quels sont votre plus grand regret et votre plus grande fierté ?
Mon plus grand regret, c'est de ne pas jouer plus souvent en Bretagne où je se suis rarement invité. Dix fois par an grosso modo. J'ai proposé mon spectacle au Festival Interceltique de Lorient, mais on m'a répondu que c'était trop électro... Ma plus grande fierté, c'est d'avoir réussi à livrer un dixième album, sans jamais avoir fait de concessions. Il y a tellement de disques qui sortent tous les jours que lorsqu'on en enregistre un, il faut qu'il serve à quelque chose. « Chants dans la nuit » a une utilité : relier notre identité culturelle avec la musique d'aujourd'hui.
Propos recueillis par Frédéric Jambon
Repères
Naissance: le 1er juillet 1957 à Auray d’un père allemand et d’une mère bretonne.
P r i n c i p a u x albums: « Fallaen » (1982), « Gavr’inis » (1991), « Jour de fête et fête de nuit » (1995, Prix Charles Cros), « L’Orchestre National Breton » (1998), « Er Roue Stevan » (2000, Prix France 3), « Kof a Kof » (2002, Prix Produit en Bretagne), « Monsieur Kerbec et ses Belouzes » (2004), « Chants dans la Nuit » (2008/Oyoun Music - Coop Breizh).
Champion de Bretagne: six titres de champion des bagadoù à la tête de la Kevrenn Alre à partir de 1979. Cinq fois champion de Bretagne en couple (koz et braz) à la bombarde.
Spectacles proposés: L’Orchestre National Breton, Kof a Kof, le Gavottophone, « Petites histoires de grands sonneurs », « Chants dans la nuit ».
Site : www.rolandbecker.com
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